Les gens de la caverne sont un groupe de personnages cités dans le Coran. Après avoir fui une persécution, ils se seraient cachés puis endormis dans une grotte avant de se réveiller plus tard, ce qui permet au Coran de confirmer la doctrine de la résurrection des corps.

Dès les débuts de l'islam, les théologiens musulmans se sont posé la question de savoir si ce récit a lieu avant ou après l'époque de Jésus et ont cherché à compléter le récit coranique. De nos jours, des islamologues situent l'origine du récit dans une tradition de l'époque chrétienne - les Sept Dormants d'Éphèse - dont plusieurs versions sont connues, et se sont posé la question de savoir la voie, orale ou écrite, par laquelle le récit originel chrétien a été transmis aux musulmans. Selon eux, modifié et adapté, le récit y a été transposé et sert dans un contexte de polémique anti-chrétienne.

Dans le Coran Le récit des « Gens de la Caverne » et l’expression Ahl al-Kahf se trouvent dans la sourate 18 du Coran, sourate dans laquelle apparaissent d'autres récits d'origines juives ou chrétiennesG.S. Reynolds, “Seven Sleepers of Ephesus,” Medieval Islamic Civilization: An Encyclopedia, 2005, 2, p. 719 – 20.. Il a fait l'objet de nombreux commentaires et fait partie des quelques récits d'origine non-biblique présents dans le CoranA.S. Boisliveau, Le Coran par lui-même, 2014, . Cette sourate 18, qui est axée sur l’énonciation de l’omnipotence divine et l’annonce de l’imminence du Jugement, donne une grande importance à plusieurs motifs narratifs de l’Antiquité Tardive.  Le récit des "gens de la caverne" y est présenté « comme la version authentique d’événements, transmis par des récits contenant entre eux des points de divergences ».  Le Coran évoque les discussions sur le nombre des jeunes gens mais ne tranche pas cette question. Il est ainsi le témoin de la diversité des versions circulant alors. À l’inverse, il donne une précision quant à la durée de ce sommeil. Cette précision permet de remarquer que le Coran conçoit ce récit comme historique, à la différence des écrits chrétiens qui le voyaient comme allégorique. La caverne est perçue, dans le Coran, comme un lieu de proximité avec Dieu ou comme un lieu de refugeJuan Eduardo Campo, « Cave », Encyclopedia of the Qur'an, vol. 1, p. 292 et suiv.I. Netton, « Toward a modern tafsir of Surat al-Khaf », Journal of Qur'anic Studies 2, 2000, p. 67-87..

Il a été remarqué que ce récit coranique ne suit pas le cadre habituel des récits prophétiques et qu’il ne mentionne pas de prophète. Il peut être divisé en deux phases : versets 10-20 puis 21-26. La première phase évoque le récit et est elle-même, pour Blachère et Dye, la réunion de deux versions. La seconde phase est celle qui évoque explicitement la diversité des versions de ce récit. Pour Pregill, le Coran exprime ainsi une conscience de l’intertextualité de ce passage.

Le récit est inscrit dans le Coran dans le contexte de la question de la résurrection. Il permet de confirmer la résurrection des corps et de présenter la mort comme un sommeil « dont on sort en croyant avoir dormi au plus une journée ». Cette idée trouve un parallèle dans la sourate 2. Cette mention fait écho au sommeil d’Abimélech, endormi afin de ne pas voir la destruction de Jérusalem. Ce récit était « très répandu dans la chrétienté orientale de l’Antiquité Tardive ». Ainsi, le récit coranique permet de présenter l’imminence du Jour du Jugement et sert d’avertissement, en particulier pour les chrétiens, du châtiment qui les attend en raison du dogme de la divinité de Jésus. Selon certains chercheurs, ce récit, par les altérations et modifications de la légende chrétienne originale, s’inscrit donc dans un contexte de polémiques anti-chrétiennes et peut, pour Reynolds, être lu comme une « homélie coranique sur la littérature biblique »G. Reynolds, The Qur’an and Its Biblical Subtext, Londres 2010, et suiv.. Le Coran s’inscrit alors dans le cadre d’un débat inter-religieux.

Comparaison avec les Sept Dormants d'Éphèse : la question des origines du récit

Les versions chrétiennes du récit

L’origine de ce récit est un sermon d’Étienne, évêque d’Éphèse, prononcé, en grecS. Griffith, "Christian lore and the Arabic Quran: the "Companions of the Cave" in Sural al-Kahf and in Syriac Christian tradition", The Qur'an in its historical context, ., à l’occasion de la redécouverte vers 448 de corps bien conservés dans une caverne, à proximité de la ville. Supposant un événement miraculeux et afin de critiquer une hérésie, l’évêque compose alors un récit, qui est, selon l'islamologue Geneviève Gobillot, sans fondement historique, défendant une orthodoxie sur la question de la résurrectionG. Gobillot, « Gens de la Caverne », Dictionnaire du Coran, 2007, Paris, .. La version la plus ancienne de ce récit date du quart du et est conservée dans les homélies de Jacques de Saroug. Denys de Tel mentionne l’existence de ce récit dans un livre syriaque du et Fudge souligne l'existence d'un manuscrit datant de la fin de ce siècleBruce Fudge, "The Men of the Cave: "Tafsīr, Tragedy and Tawfīq al-Ḥakīm" Arabica, 54, 2007, . Ce texte connait une large diffusion et 18 manuscrits syriaques (entre le et le ) rapportent ce récit. Présent dans le monde grec et syriaque, il semble absent du monde arabe avant MahometR. Paret, "Aṣḥāb al-kahf", Encyclopedia of islam, p. 691 et suiv.. Morris suppose tout de même une diffusion au monde arabe avant la rédaction du CoranIan Morris, “A Pillow of Figs: Late Antique ‘sleeper’ legends in Early Muslim exegesis” , workshop "The First Millennium AD", 23–24 Mai 2019 : http://www.iandavidmorris.com/wp-content/uploads/2020/04/Sleeper-intro.pdf.

Ce récit se résume ainsi : de jeunes chrétiens auraient fui une persécution menée sous l’empereur Dèce (). Rejoints par un berger et son chien, ils se seraient endormis dans une grotte. Elle aurait alors été murée par Dèce. Ces personnages auraient été réveillés après plusieurs siècles et purent alors témoigner de la résurrection des corps avant de mourir à nouveau.

Un arrière-plan au Coran Pour les islamologues, ce récit illustre l'existence d'un arrière-plan chrétien syriaque au texte du CoranL’arrière plan peut être repéré tant par les liens narratifs que, pour Stewart, linguistiques : Qur'an SeminarG. Dye, "Le Corpus coranique : contexte et composition", Le Coran des historiens, 2019, p. 733 et suiv.. Plusieurs approches sont néanmoins possibles. Ainsi, si des points communs existent avec la version syriaque, d’autres éléments en sont absents, comme le chienM. Mortensen, « Sourate 18 », Le Coran des historiens, 2019, t.2b, et suiv. qui pourrait, pour Gobillot, évoquer le rôle de gardien et les croyances répandues autour de la Méditerranée. Ainsi, si le chien n’a pas de parallèles directs dans les récits syriaquesPour Griffith, le chien est néanmoins une transformation du « veilleur » évoqué par les textes syriaques et interprété par la tradition syriaque comme un ange gardien.

Pour Reynolds, la version de Jacques de Saroug parle de "veilleur", à propos probablement d'un ange mais le "Coran a pris la métaphore utilisée dans le texte de Jacques littéralement et l'imagine comme étant un chien". , il en existe un avec le Guide de Pèlerinage de Théodose (début du ). Pour Tardieu, le récit coranique serait donc davantage à relier à cette tradition « orale et folklorique » qu’à la « version syriaque théologisée », qui pourrait avoir supprimé la figure du chien, contraire au dogme de la résurrection de la chairMehdi Azaiez, Gabriel Said Reynolds, Tommaso Tesei,  and Hamza M. Zafer, The Qur'an Seminar Commentary / Le Qur'an Seminar A Collaborative Study of 50 Qur'anic Passages / Commentaire collaboratif de 50 passages coraniques, 2017, section « QS 20 Q 18:9–26 », .. Une différence entre la version chrétienne et la version coranique est l'absence d'autres protagonistes que Dieu dans cette dernière, alors que la version chrétienne donne une forte place à l'empereur ou aux bergers. De l'absence de syriacisme, Reynolds conclut que la version coranique vient moins du texte syriaque que de la version orale de la légende présente chez les chrétiensReynolds, The Qur'an and the Bible, p. 450 et suiv. Voir aussi : E. Badawi, The Qur’an and the aramaic gospel tradition, 2014.

Mortensen souligne que le « niveau d’intertextualité et la question du dialogue interculturel est au centre du débat ». Griffith soutient l’idée d’une « intertextualité orale ». Ainsi, les parallèles ne proviennent pas d’un seul document mais de « plusieurs témoins textuels ». Pour Griffith, « la tradition syro-araméenne n'est pas la seule source du discours chrétien présente dans le milieu du Coran arabe, mais c'est sans doute la plus importante et la plus répandue ». Si le niveau de dépendance du Coran au récit rapporté par Saroug est interrogé, « on peut voir clairement [...] que ce dernier [le Coran] est situé dans un milieu influencé par les disputes théologiques chrétiennes et les différentes versions concurrentes de la légende ». Ainsi, la dimension allusive du récit coranique montre que l'audience de celui-ci était déjà familière de ce récitG. Archer, „The Hellhound of the Qur’an : a dog at the gate of the underworld“, Journal of Qur ’anic Studies 18, 2016, p.1-33..

Postérité

Association à Mahomet Ce récit coranique a été commenté par différents auteurs. Selon Qummi, ce récit est lié à des questions posées par des juifs et des chrétiens de Najran, par l'intermédiaire des polythéistes mecquois. Mahomet aurait alors répondu d'attendre le lendemain pour avoir la réponse mais Gabriel ne serait alors pas venu avant . Ibn Kathir présente un contexte similaire et ce récit lié à Mahomet est interprété comme une preuve de sincérité et d'humilité de celui-ciTamara Sonn, "Companion of the cave", The Qur'an : an encyclopedia, 2006, p. 151 et suiv.. Ce "contexte de révélation" trouve son explication dans le verset 23, demandant de ne pas affirmer pouvoir faire quelque chose le lendemain.

Le récit est comparé par Zamakhshari et Ibn Kathir à l'Hégire et ce dernier l'associe aussi au récit selon lequel Mahomet se serait caché des quraishs polythéistes dans une grotte.

Exégèses et interprétations post-coraniques Les commentateurs montrent, comme Tabari, une bonne connaissance des sources syriaques. Cela n’a pas empêché l’existence de divergences chez les différents auteurs, comme sur la question de la localisation de l’épisode ou du nombre des dormantsRoberto Tottoli, « Men of the Cave », Encyclopedia of the Qur'an, vol. 3, p. 374 et suiv.. Dans son étude, Reynolds met en lumière les différences entre les tafsirs. Le récit coranique étant allusif, les commentateurs ont complété le récit avec des éléments des versions chrétiennes avec lesquelles certains reconnaissent une relation. La durée () est très symbolique pour les musulmans. Certains termes comme al-Raqimi ont fait l'objet d'interprétations diverses chez les commentateurs, puis chez les islamologuesMarianna Klar, "Qur’anic Exempla and Late Antique Narratives", The Oxford Handbook of Qur'anic Studies, 2020, p. 128 et suiv..

Les différents commentateurs ont montré des désaccords quant à la date à laquelle ce récit est censé se passer. Ainsi, Qummi défend que celui-ci se passe à l'époque chrétienne, durant le règne de Dèce. À l'inverse, Ibn Kathir défend l'idée selon laquelle cet épisode daterait d'avant le christianisme, ce qui ne l'empêche pas de l'associer à Dèce. En cela, Ibn Kathir associe la connaissance de récit aux juifs et non aux chrétiens.