Le Rapport Karski est un documentaire de réalisé par Claude Lanzmann sur le résistant polonais Jan Karski (1914-2000), qui a alerté, au cours de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés sur les atrocités perpétrées contre les JuifsProgramme Arte, 17 mars 2010. Ce film, sorti en 2010, est composé d'archives de l'interview de Jan Karski, réalisée par Claude Lanzmann en 1978. Claude Lanzmann qui avait alors enregistré entre 8 et 9 heures d'entretien avec Karski, n'en avait, en effet, utilisé que 40 minutes dans son film Shoah.

Origine du film

Entretien avec Jan Karski en 1978

Entre 1976 et 1981, Claude Lanzmann retrouve et filme des témoins de la Shoah. Trois-cent cinquante heures de film sont tournées. Claude Lanzmann réalise, à partir de ces prises de vues, son film Shoah, qui sort en 1985. Parmi les interviews filmées par Claude Lanzmann, on trouve celle de Jan Karski, résistant polonais, témoin du Ghetto de Varsovie. L'entretien avait été demandé par Claude Lanzmann dès 1977. Jan Karski, qui n'avait plus parlé du génocide depuis plus de 20 ans, refusa à plusieurs reprises de se laisser interviewer. Les deux hommes se rencontrèrent finalement en Tom Wood, Le compte-rendu de la relation de Karski avec Lanzmann, en ligne sur pileface.com, Dossier sur Jan Karski. Il s'agit d'un extrait de la biographie écrite par Tom Wood, Karski: How One Man Tried to Stop the Holocaust, 1994, auquel Wood ajoute un passage inédit. L'entretien s'étend sur deux journées et dure huit heuresE. Thomas Wood et M. Jankowski, Karski : How One Man Tried to Stop the Holocaust, Wiley, 1994. Karski parle de sa rencontre, en 1942, avec deux dirigeants juifs, témoins du génocide, et de sa découverte du Ghetto de Varsovie, qu'il visite clandestinement avec eux. Il fait aussi le rapport de ses rencontres avec des dirigeants alliés, dont le président Franklin Roosevelt, pour leur parler de la situation de la Pologne et les alerter sur la réalité du génocide en cours.

Sortie du film Shoah en 1985

Claude Lanzmann conserve dans le film Shoah à peu près quarante minutes de cet entretien. Ces séquences sont essentiellement consacrées au témoignage de la rencontre de Jan Karski avec les deux dirigeants juifs et à la description du ghetto de Varsovie. On y entend aussi Jan Karski dire qu’il a fait, aux responsables alliés, le rapport demandé par les leaders juifs, mais sans plus de précisionsClaude Lanzmann, Shoah, éd. Fayard, Paris, 1985, 254 pages. (en livre de poche : ). Texte intégral du film, paroles et sous-titres. p. 207-221.

Lors de la sortie du film Shoah, en 1985, Jan Karski donne son impression sur le film dans une interview accordée à la revue polonaise Kultura. Il salue la qualité de l’œuvre de Claude Lanzmann, voyant dans Shoah « le plus grand film qui ait été fait sur la tragédie des Juifs ». Jan Karski estime que Claude Lanzmann a eu raison de sensibiliser le spectateur au fait que le génocide fut un phénomène unique, qui ne peut être comparé à aucun autre. Cependant, il regrette que le film ne mentionne pas assez les personnes qui, au risque de leurs vies, ont contribué à sauver des milliers de Juifs, y compris en Pologne.

Concernant son propre témoignage, Jan Karski relève que la partie la plus importante à ses yeux, celle qui fait état de ses efforts pour alerter les gouvernements occidentaux, n’a pas été insérée dans le film. Il attribue ce choix à des questions de temps et de cohérence« Pour des raisons évidentes de temps et de cohérence, M. Lanzmann n'a pu insérer la partie à mon sens la plus importante de l'interview, qui se rapporte à la mission que j'ai effectuée à la fin de 1942 » (Jan Karski, in Kultura, nov 1985, article traduit dans la revue Esprit, fév 1986, p. 112), l'œuvre de Claude Lanzmann étant consacrée à la description du génocide plus qu'à l’attitude des alliés ou aux actes de solidarité vis-à-vis des Juifs. Il estime que son témoignage sur les réactions indifférentes des gouvernements alliées aurait placé le génocide dans une perspective historique plus appropriée. Il appelle de ses vœux un autre film qui montre l’attitude réservée des dirigeants alliés, mais aussi la solidarité de milliers de gens ordinaires qui ont cherché à aider les Juifs.

En 1996, l’intégralité de l’interview de Jan Karski, réalisée en 1978 par Claude Lanzmann, est déposée au Musée mémorial de l’Holocauste à Washington. Le script complet de l’entretien, ainsi que les séquences filmées, peuvent y être consultés.

Polémique début 2010

En , le romancier Yannick Haenel publie un roman intitulé Jan Karski, pour lequel il reçoit le Prix Interallié et le Prix du roman FnacDossier sur le livre, créé par sa maison d'édition Résumé, extraits, entretiens avec l'auteur, témoignages, critiques, etc.. Ce livre comporte trois parties. La première est directement inspirée de l’interview de Jan Karski dans le film Shoah. La deuxième résume en environ 80 pages le témoignage de Karski, publié en anglais en 1944 sous le titre Story of a secret state (Mon témoignage devant le monde). La troisième, présentée comme une fiction, comporte 72 pages et met en scène le personnage de Karski, sans réelle conformité avec le propre témoignage de ce dernier . Dans cette troisième partie du livre, Yannick Haenel fait dire à Jan Karski que les Alliés sont complices de l'extermination des Juifs d'Europe. Roosevelt est décrit par lui comme un homme lubrique, bâillant, éructant, indifférent au monde alors que Jan Karski a souligné l’énergie et la capacité d’écoute du président américain lors de leur entretien. Ces passages du livre sont dénoncés par l’historienne Annette Wieviorka, spécialiste de la mémoire de la ShoahAnnette Wieviorka, Faux témoignage, dans L’Histoire, 349, janvier 2010, p. 30-31 (en ligne payant).

Claude Lanzmann, de son côté, publie dans le magazine Marianne du , une critique vigoureuse de ce roman, qualifiant la troisième partie de « falsification de l'histoire ». Claude Lanzmann déclare à propos du livre de Yannick Haenel : « Les scènes qu'il imagine, les paroles et pensées qu'il prête à des personnages historiques réels et à Karski lui-même sont si éloignées de toute vérité […] qu'on reste stupéfait devant un tel culot idéologique, une telle désinvolture...»Claude Lanzmann, in Marianne, 23 janvier 2010 Article en ligne sur pileface.com . Yannick Haenel répond à cette critique en revendiquant la liberté du romancier : « la littérature est un espace libre où la "vérité" n'existe pas, où les incertitudes, les ambiguïtés, les métamorphoses tissent un univers dont le sens n'est jamais fermé. »

Yannick Haenel reproche alors à Claude Lanzmann de ne pas avoir inséré dans Shoah une partie du témoignage de Jan Karski parce que l’attitude de ce dernier « ne correspondait pas à ce qu'il attendait de lui », et pour rendre « impossible qu'on puisse voir, dans son film, un Polonais qui n'est pas antisémite ». Ce à quoi Claude Lanzmann répond que la présence, dans le film Shoah, du long témoignage bouleversant de Jan Karski, était la meilleure preuve qu’il ne s’agissait pas d’un film anti-polonais. Evoquant les raisons pour lesquelles il n'a pas inséré les séquences sur les rencontres de Jan Karski avec les dirigeants alliés, Claude Lanzmann rappelle que Jan Karski témoigne pendant quarante minutes dans son film et que celui-ci, qui dure 9h30, ne pouvait pas être plus long» . Il déclare aussi : « L'architecture de mon film commandait la construction, le maintien, de la tension dramatique du début à la fin. Puisqu'on savait que les Juifs n'ont pas été sauvés, il m'est apparu plus fort de laisser Karski dire, c'est son dernier mot dans Shoah, « Mais j'ai fait mon rapport sur ce que j'avais vu», plutôt que de l'entendre raconter : « J'ai dit ceci à un tel, ceci à un tel... Et voilà comment il a réagi... »Claude Lanzmann interviewé sur France culture le 17 mars 2010, émission Les Matins de France Culture, partie, à la minute Émission en ligne sur pileface.com« Le sujet de mon film n'était pas le sauvetage des Juifs. Chacun sait qu'ils n'ont pas été sauvés. J'ai arrêté au moment où Karski dit : Mais j'ai fait mon rapport sur ce que j'ai vu». Claude Lanzmann, interviewé par Jean-Marie Colombani, le 2 avril 2010, sur la chaîne public sénat, voir de la à la de l'enregistrement Vidéo en ligne sur le site pileface.

Enfin, Haenel reproche à Lanzmann d'avoir piégé Karski. Pour le convaincre de se laisser interviewer en 1978, il lui a écrit que la question du sauvetage des Juifs serait l'un des sujets majeurs du film. Lanzmann répond que c'était bien son intention de parler de ce thème dans son film, ainsi que de la responsabilité des alliés. Mais il n'en était alors qu'au début de son travail d'investigation et il s'est ensuite rendu compte de la complexité de cette question qu'il n'a finalement pas abordée.

Sortie du film Le Rapport Karski en mars 2010 En , Claude Lanzmann annonce qu'il vient de réaliser, un film intitulé Le Rapport KarskiOn trouve dans les Temps Modernes (janvier-mars 2010, n° 657, disponible sur cairn-info) le texte intégral du film, traduit en français par Lanzmann, ainsi que sa critique Jan Karski de Yannick Haenel : Un faux roman, qui met en perspective la dimension de Jan Karski et du drame qui se jouait.. Celui-ci est monté à partir d'une partie de l’interview de 1978 qui n’avait pas été insérée dans le film Shoah. Lanzmann dit avoir fait ce film avec l'intention explicite de rétablir la vérité sur Karski. Le film est diffusé pour la première fois en France, le , sur la chaîne Arte . En présentant le film, Claude Lanzmann lie clairement sa diffusion à la polémique des mois précédents : « La raison de ce film, c'est le livre d'un certain Haenel, son Jan Karski, roman. Je l'ai lu avec stupéfaction ». Le même mois, en , le livre de Jan Karski, « Mon témoignage devant le monde », qui était épuisé dans sa version française, est réédité par les éditions Robert Laffont.

Contenu

Jan Karski témoigne de sa rencontre avec le président Roosevelt en , pour lui parler de l’avenir de la Pologne et l’alerter sur le massacre en masse des Juifs en Europe. Il raconte à Roosevelt ce qu’il a vu dans le Ghetto de Varsovie et demande que les Juifs soient aidés par les alliés. D’après Karski, Roosevelt ne répond pas directement à sa demande mais dit que les nations alliées vont gagner la guerre, que justice sera faite et les criminels punis. Roosevelt l’interroge sur la Pologne mais ne pose pas de questions particulières sur les Juifs. Toutefois, à la demande expresse du président, Karski dit pouvoir ensuite rencontrer des personnages influents de Washington. Parmi ceux-ci, Felix Frankfurter, juge à la Cour suprême, lui-même d’origine juive, qui ne parvient pas à le croire.

À la fin du film, Jan Karski fait le constat que le génocide était une donnée tellement nouvelle, que les responsables politiques n’arrivaient pas à comprendre réellement ce qui se passait : « Ce genre d'événements, n'était jamais arrivé. Pour un être humain normal, cultivé, avec des responsabilités politiques - pour chacun de nous d'ailleurs -, le cerveau ne peut fonctionner que dans certaines limites : ce que notre environnement, avec les livres, la connaissance, les informations, a mis dans notre cerveau. Et, à un certain point, nos cerveaux n'ont sans doute plus la capacité de comprendre ».