Cet article traite du verbe roumain dans la perspective de la grammaire traditionnelle. Il donne un aperçu de l’évolution des formes verbales à partir du latin, les compare dans leurs grandes lignes aux formes verbales du français, présente les principales fonctions de ces formes et détaille la conjugaison roumaine.
Du point de vue de la typologie morphologique des langues, le roumain est une langue flexionnelle dans une plus grande mesure que les autres langues romanes ; c’est-à-dire qu’il exprime les traits morphologiques par des désinences et par des alternances phonétiques (vocaliques et consonantiques), un seul morphème exprimant souvent plusieurs traits. Le verbe roumain se caractérise par des catégories telles que la diathèse, le mode, le temps, le nombre (singulier et pluriel) et le genre (masculin et féminin), ce dernier trait caractérisant seulement le participe.
Modes et temps
Modes personnels
L’indicatif
Le présent de l’indicatif est principalement, comme en français, la forme verbale du procès se situant au moment de la parole.
Comme en français, l’indicatif roumain a plusieurs temps passés.
L’imparfait est l’héritier de l’imperfectum latin, tant pour sa forme que pour ses fonctions, qui sont semblables à celles de l’imparfait français. Une différence d’emploi par rapport au français est qu’il peut remplacer le conditionnel passé, tant dans la proposition subordonnée conditionnelle que dans sa proposition principale : Dacă luai rochia ieri, nu mai era nevoie să ne ducem la magazin și astăzi! « Si tu avais acheté la robe hier, il n’aurait pas fallu aller au magasin aujourd’hui encore ! ».
Le passé simple provient du perfectum latin, comme le passé simple en français et, tout comme celui-ci, il n’est plus utilisé que dans la narration littéraire.
Le passé composé est une innovation des langues romanes par rapport au système verbal latin. Il est utilisé dans la langue parlée et souvent dans la langue littéraire à la place du passé simple. Par rapport au passé composé français, il présente la différence que tous les verbes actifs, ainsi que les verbes pronominaux, se conjuguent seulement avec le verbe auxiliaire a avea « avoir ».
Le plus-que-parfait roumain ressemble davantage au plusquamperfectum latin que celui des autres langues romanes, puisqu’en roumain c’est un temps simple, bien que son morphème ne soit pas le même suffixe qu’en latin.
Les formes du futur appartiennent à deux catégories :
On appelle simplement « futur » trois formes composées correspondant, selon le contexte, au futur simple ou au futur proche : dans le registre de langue soutenu : Mâine voi sta acasă « Demain je resterai chez moi » ; le même verbe dans le registre courant : am să stau ou o să stau.
En roumain aussi, il y a un futur antérieur, mais il est en train de devenir désuet, même dans la langue littéraire.
Le subjonctif
En phrase complexe, le présent du subjonctif roumain correspond souvent au français quand le sujet de la proposition subordonnée est différent de celui de la principale (A sugerat să vorbim despre altceva « Il/Elle a suggéré que nous parlions d’autre chose »), mais aussi à l’infinitif français. Lorsque le sujet du procès subordonné est le même que celui du verbe régent, le roumain utilise le plus souvent le subjonctif : Vreau să mănânc « Je veux manger », Mereu vorbește fără să se gândească « Il/Elle parle toujours sans réfléchir ».
En proposition indépendante, le présent du subjonctif roumain peut exprimer, comme en français, à la troisième personne, un ordre (Să plece imediat! « Qu’il/elle parte tout de suite ! ») ou un souhait : Numai să vină și ei! « Pourvu qu’ils viennent eux aussi ! » À la première personne du pluriel, il correspond à l’impératif français : Să mergem! « Allons-y ! ». À la première personne du singulier, il peut, par exemple, exprimer un dilemme du locuteur : Să mai stau? « Que je reste encore ? » À la deuxième personne, le subjonctif roumain remplace souvent l’impératif : Să-mi aduci un pahar cu apă! = Adu-mi un pahar cu apă! « Apporte-moi un verre d’eau ! ».
Le passé du subjonctif est plus rarement utilisé que son correspondant français. En subordonnée, il peut exprimer un procès réel antérieur à celui de la principale (A plecat fără să ne fi dat de știre « Il/Elle est parti(e) sans nous avoir prévenu(e)s ») ou l’incertitude à l’égard d’un procès antérieur : Eu nu cred ca el să se fi rătăcit « Moi, je ne pense pas qu’il/elle se soit égaré(e) ». En tant que prédicat de la subordonnée conditionnelle, il est le synonyme grammatical du conditionnel passé : Să nu fi luat cu noi merinde, muream de foame = Dacă n-am fi luat cu noi merinde, muream de foame « Si nous n’avions pas emporté de quoi manger, nous serions morts de faim »Bărbuță 2000, .. En proposition indépendante, il peut exprimer, par exemple, le regret du locuteur de ne pas avoir fait quelque chose : Să fi rămas acasă « J’aurais mieux fait de rester chez moi ».
Le conditionnel
Le présent du conditionnel roumain exprime le plus souvent, comme en français, un souhait en proposition indépendante (Aș veni și eu « Je viendrais, moi aussi ») ou un procès dont la réalisation dépend d’une condition mais, contrairement au français, il est aussi la forme du prédicat de la subordonnée exprimant la condition de cette réalisation : Aș citi un roman polițist dacă aș avea timp « Je lirais bien un roman policier si j'avais le temps ». Il en est de même dans le cas de toutes les propositions françaises introduites par une conjonction comportant « si » : Parcă ar fi musafir « Comme s’il était un invité », Chiar de-ar veni, nu mi-ar fi de folos « Même s’il/si elle venait, il/elle ne me serait d’aucune utilité »Avram 1997, , ..
Le passé du conditionnel a, lui aussi, des emplois semblables à ceux du français, par exemple pour atténuer une demande (Aș fi vrut să te rog ceva « J’aurais voulu te demander quelque chose »Bărbuță 2000, .) ou pour présenter une information comme incertaine (Am auzit că ar fi absolvit facultatea « J’ai entendu dire qu’il/elle aurait fini ses études à la faculté »Avram 1997, .), mais il peut aussi être la forme du prédicat de la subordonnée conditionnelle exprimant le procès non réalisé dans le passé qui aurait été la condition de la réalisation du procès de la principale : Dacă aș fi știut, v-aș fi spus « Si j’avais su, je vous l’aurais dit »Forăscu 2003, lettre c, condiționalul..
Le présomptif
Ce mode verbal est une innovation propre au roumain par rapport aux autres langues romanes ; il exprime le procès possible, supposé ou incertain par une forme spécifique, bien qu’un tel procès puisse être exprimé par le subjonctif, par le conditionnel ou par une périphrase. Ses formes temporelles sontForăscu 2003, lettre p, prezumtiv. :
le présent : O fi știind la ce oră sosește avionul? « Je me demande s’il/si elle sait à quelle heure arrive l’avion » ; le passé : O fi primit scrisoarea mea? « Aura-t-il/elle reçu ma lettre ? », S-o fi îmbolnăvit, de aceea n-a venit « Il/Elle a dû tomber malade ; c’est pour ça qu’il/elle n’est pas venu(e) ».
L’impératif
L’impératif roumain est en partie l’héritier de l’imperativus latin, ayant les mêmes fonctions que le présent de l’impératif français, mais il n’a ni forme de première personne du pluriel ni temps passé. En roumain aussi, il peut exprimer l’ordre (Ieși! « Sors ! »), l’interdiction (Nu pleca! « Ne pars pas ! »), la prière (Nu mă uita! « Ne m’oublie pas ! »)Avram 1997, 208. o., le conseil (Îmbracă-te elegant « Habille-toi élégamment »), l’avertissement (Nu te bizui pe spusele ei « Ne compte pas sur ce qu’il/elle dit »), etc.Bărbuță 2000, ..
Modes impersonnels
L’infinitif
Le présent de l’infinitif provient de l’infinitivus latin. Il est le plus souvent employé en fonction de complément du nom, comme en français : Plăcerea de a asculta muzică este inegalabilă « Le plaisir d’écouter de la musique est inégalable »Forăscu 2003, lettre i, infinitiv.. Il est beaucoup moins utilisé qu’en français pour exprimer un procès subordonné. Pour ce faire, le roumain préfère le subjonctif, même quand le sujet de l’action subordonnée est identique à celui du verbe régent. Il y a des cas où la construction avec le subjonctif et celle avec l’infinitif sont équivalentes : A intrat pentru a vedea filmul = A intrat ca să vadă filmul « Il/Elle est entré(e) pour voir le film ». Comme en français, il peut être utilisé à la place de l’impératif en proposition indépendante : A se scutura înainte de întrebuințare « Agiter avant emploi ».
L’infinitif à valeur verbale est appelé « infinitif bref », parce qu’il lui manque le -re du suffixe de l’infinitif latin. Cependant, « l’infinitif long » subsiste, devenu nom qui dénomme le procès ou son résultat : a coborî « descendre » – coborâre « l’action de descendre, descente »Avram 1997, 239. o..
Le passé de l’infinitif est plus rarement utilisé qu’en français, et seulement dans le registre soutenu. Il est parfois employé à la place du passé composé ou du passé du subjonctif : Faptul de a nu fi declarat adevărul l-a pus într-o lumină proastă = Faptul că nu a declarat ... « Le fait de ne pas avoir déclaré la vérité l’a mis en mauvaise posture ».
Le gerunziu
Ce mode provient du gerundium latin et correspond parfois au participe présent français (Nesimțindu-mă bine, am decis să rămân acasă « Ne me sentant pas bien, j’ai décidé de rester chez moi »), d’autres fois au participe passé composé (Absolvind liceul, s-a înscris la facultate « Ayant fini le lycée, il/elle s’est inscrit(e) à la faculté »)Avram 1997, ., d’autres fois encore au gérondif français : Plecând, ne-a făcut cu mâna « En partant, il/elle nous a fait signe de la main ».
Le sujet du gerunziu peut être différent de celui de son verbe régent, correspondant alors au verbe de la proposition infinitive française. Sans contexte adéquat, avec un verbe régent exprimant la perception, il peut prêter à confusion quant à son sujet, puisqu’une phrase comme Te-am văzut ieșind din clădire peut signifier « Je t’ai vu sortir du bâtiment », mais aussi « Je t’ai vu en sortant du bâtiment ».
Le participe
Le participe roumain correspond au participe passé français, les deux ayant pour origine le participium passivi perfecti latin. Il a une fonction uniquement verbale dans les temps composés des verbes actifs (am cântat « j’ai chanté », aș fi cântat « j’aurais chanté »), une valeur verbale et adjectivale à la voix passive (Conferința este organizată de UNESCO « La conférence est organisée par l’UNESCO ») et une fonction seulement adjectivale en tant qu’épithète (o carte citită « un livre lu »)Bărbuță 2000, . ou attribut : Femeia aceea este cam limitată « Cette femme est un peu bornée »Avram 1997, ..
Le participe invariable (au masculin singulier), en général précédé de la préposition de, est traditionnellement considéré dans les grammaires roumaines comme un mode à part, le supin. Il correspond le plus souvent à l’infinitif français avec la préposition « à » : Multe sunt de făcut « Il y a beaucoup à faire ».
Diathèses
Traditionnellement, dans les grammaires du roumain, comme dans Cojocaru 2003, on prend en compte trois diathèses (voix) : active, passive et réfléchie. Cependant, dans d’autres ouvrages, tels Avram 1997, Bărbuță 2000 ou Forăscu 2002, on considère qu’il n’y a qu’une diathèse active et une passive, ainsi que des verbes utilisés avec les pronoms réfléchis, certains étant actifs et d’autres passifs.
La diathèse active se forme comme en latin et dans les autres langues romanes : Eu am cumpărat cartea « C’est moi qui ai acheté le livre »Avram 1997, ..
La forme de la diathèse passive n’est pas la même qu’en latin, mais pareille à celle des autres langues romanes (a fi « être » + participe) : Cartea a fost cumpărată de mine « Le livre a été acheté par moi ».