Cet ouvrage de Jean Recanati, psychanalyste et ami de Roger Vailland, intitulé Vailland, esquisse pour la psychanalyse d'un libertin, est un essai biographique publié en 1971Lien vers l'article d' Alain Clerval, la Quinzaine littéraire, n° 117 (mai 1971)] qui traite du parcours et de la personnalité de l'écrivain Roger Vailland.

Présentation Cet ouvrage est basé sur les manuscrits laissés par Roger Vailland et mis à la disposition de l'auteur par Élisabeth Vailland. Jean Recanati reprend en exergue cette citation de Vailland extraite de son essai Les Pages immortelles de Suétone :

Voilà le sujet défini, un Vailland aux multiples facettes, un homme complexe, à l'histoire compliquée, qu'il faut décoder pour pouvoir s'en approcher, décrypter l'homme, éclairer sa vie et ses textes à l'aune de l'analyse de Jean RecanatiRoger Vailland, Esquisse pour la psychanalyse d'un libertin, site Frachet Roger Vailland, le février 2013.

Contenu et synthèse

En bon psychanalyste, Jean Recanati passe en revue les événements et les personnes qui ont influé sur la personnalité de Roger VaillandFrançois Bott, Roger Vailland sous le regard de la psychanalyse Le Monde du 9 avril 1971. D'abord le cycle des pères, au sens large du terme, celle qu'il nomme paradoxalement la grand-mère paternisée qu'il a eu tendance à idéaliser, le grand ami de sa jeunesse Roger Gilbert-Lecomte qui l'a beaucoup marqué et influencéAnne-Marie Havard, Le Grand Jeu, entre illusio et lucidité - Gilbert-Lecomte, Vailland et Daumal à Paris : comparaison d’itinéraires simplistes, Contextes, 9/2011, mis en ligne le 1 septembre 2011, consulté le 14 juillet 2014, Roberte sa première femme avec laquelle il a connu la passion puis la haine, l'héroïne de son second roman Les Mauvais coups.

La mère bien sûr, cette femme inaccessible au regard tendre, la femme entre l'ange et la putain dont il dira dans Le Regard froid :

Enfin, celles que Jean Recanati appelle les femmes phalliques qu'on retrouve déjà dans Bon pied, bon œil où il écrit : Ses romans représentent des rêves projetés dans le conscient, rêves qui dérivent de son enfance, des événements qui l'ont marquée. En 1964, il dira : On en trouve dans son œuvre plusieurs références, ne serait-ce que dans le titre Les entretiens de madame Merveille avec Octave, Lucrèce et Zéphyr repris dans Le regard froid ou sa pièce radiophonique intitulée Appel à Jenny Merveille  que je ne peux pas atteindreEntretien avec Madeleine Chapsal le 29 avril 1964. »

Des femmes mutilantes, il passe aux femmes-rêve que l'auteur appelle les femmes-moi en raison de leur puissance d'identification. Vailland se voit comme une éponge qui absorbe tout ce qu'il voit et ressent pour le restituer sous une forme littéraire. C'est d'ailleurs ce qu'il dit en citer un texte de Flaubert repris par Jean RecanatiDans Lisez Flaubert, article paru dans France Observateur du 7 septembre 1960. Les exemples en sont nombreux : Domenica, la mère d'Eugène-Marie Favard dans Un jeune homme seul, le personnage d'Héloïse dans sa pièce Héloïse et Abélard, Pierrette Amable l'héroïne de Beau Masque à laquelle il prête de ses éléments biographiques ... Il en est conscient puisqu'il dit dans une interview : « ... jusqu'à une certaine période de ma vie, j'étais comme c'est le cas le plus général je crois, le héros de mes rêves éveillésArticle paru dans L'Express le 12 juillet 1957. » Mais le phantasme continue de pénétrer le réel. Dans La Fête, l'auteur pense que Vailland veut viriliser Lucie son héroïne, en faire une femme ambiguë à dominante mâle comme l'était sa grand-mère. Cette identification apparaît plus nettement encore dans son dernier roman La Truite où Frédérique, truite insaisissable, est vierge et sauvage, faite d'un matière dure. Elle a refusé les hommes dans sa jeunesse, les a maltraités avec sa bande d'amies, mais elle est la seule désormais à continuer dans cette voie et les hommes qui s'en approchent sont pris dans ses rets comme dans une toile d'araignée.

Dans La Fête, Vailland fait dire à Duc son héros,.

Le 'libertin bolchevik' thumb|Image du 'bolchevik' Cette dénomination antinomique que revendiquait Vailland n'était pas toujours facile à assumer. Comme beaucoup d'intellectuels de sa génération, il sera un sympathisant communiste mais aussi un militant<ref>La première demande d'adhésion date de 1943 et restera sans suite. Son adhésion date de 1952 mais dès 1950, pendant qu'il termine son roman Bon pied Bon œil, il considère qu'il ne peut plus écrire « que dans une perspective communiste. »</ref>. Pour Jean Recanati, son adhésion repose sur une double attirance : - Être comme les communistes, tels en tout cas qu'il se les représente, son 'imago' variant selon les personnes et les époques; - Être parmi les communistes, participer à la lutte collective, être des leurs.

La relation fusionnelle qu'il recherche, il l'a déjà rencontrée dans l'aventure surréaliste du Grand Jeu qu'il crée avec ses amis René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte puis dans l'épopée de la Résistance, expérience radicale d'un drôle de jeu, 'à la vie, à la mort' où bons et mauvais sont bien identifiésCe qu'exprime l'auteur par cette formule : « L'adolescent de Drôle de jeu après l'adolescent du Grand Jeu. ». Vailland s'identifie à cet 'imago' communiste au point de devenir adhérent et militant, cependant la fusion est difficile et il constatera souvent un écart entre les militants de base et l'intellectuel militant plus ou moins bien intégréIl ressent cette différence et l'exprime à plusieurs reprises, par exemple dans ce passage de ses Écrits intimes datant du 17 février 1965 : « ... il y avait des choses dont ils ne parlaient pas ou plutôt feignaient de ne pas parler devant moi [...] je n'avais pas reçu leur baptême, je n'étais pas dans leurs ordres ? » .

Pour étayer son propos, Jean Recanati puise 3 exemples dans les œuvres de Vailland : Drôle de jeu où Marat qui n'est pas membre du PCF constate : . Il ajoute : sa pièce de théâtre Héloïse et Abélard où s'opposent deux personnages, le Prince, type du libertin désinvolte et Abélard présenté comme le type du militant dynamique; Bon pied, bon œil où la situation est similaire avec Rodrigue le bolchevik et Marat-Lamballe le libertin qui manie si bien le dérisoire.

Avec Bon pied Bon œil, il fait, écrit-il dans son Journal, . Dans son roman suivant Un jeune homme seul, après cette rupture, il récuse sa famille réelle, dévalorise l'image du père -qui s'oppose à celle du grand-père ancien communard- pour idéaliser cette dernière image« trame œdipienne » ajoute Jean Recanati. Il esquisse ainsi un nouveau rapport de filiationVoir le livre de Marthe Robert Sur le papier édité par Grasset en 1967 qui va se concrétiser dans le personnage de Madru dont il écrit : « les communistes disaient qu'il avait été un vrai bolchevik. » C'est Vailland lui-même qui commentera : « Le jeune homme seul qui est en somme une série d'épreuves, finit au moment où le postulant (à l'héroïsme) se trouve enfin au point de devenir un vrai hérosLettre à son ami Pierre Berger en 1951. » L'action militante apporte une joie comparable à l'amour, ce qu'il écrira dans La Fête : « Certains meetings, aux époques de fièvre politique, se déroulaient comme des fêtes... »

« ... Rentré chez moi, il a bien fallu ôter son portrait (de Staline) sur le mur au-dessus de mon bureau » écrit-il dans son Journal en rentrant de Moscou. Mais il ne partage pas le désespoir d'un camarade en voyage aussi à Moscou car il ajoute en parlant de lui : « Écrivain inapte au malheur. » Dans son roman suivant La Loi, il fera mourir Don Cesare comme pour conjurer le malheur mais il n'en souffrira pas moins« Son malaise est visible dans La Fête écrit Jean Recanati : une certaine nostalgie, mêlée d'amertume, pour le temps de la fraternité et des combats; mais on le sent aussi se raidir. ». Le 'bolchevik' s'éloigne pour laisser place à la biographie d'un libertin à laquelle Vailland va s'atteler en 1956, intitulée Éloge du Cardinal de Bernis. Comme écrit Recanati : « La fête de l'amour a succédé à la fête politiqueIl se reconnaîtrait plutôt écrit l'auteur, dans cette remarque du Prince dans Héloïse et Abélard : « Je suis le fils du roi et rien ne me regarde. Adieu, je vais à mes plaisirs. ». »

Notes et références

Bibliographie Sur le contenu de l'ouvrage Libertinage et tragique dans l'œuvre de Vailland, Michel Picard, éditions Hachette, 1972 ainsi que Libertinage et tragique dans l'œuvre de Vailland, thèse, Michel Picard, 1971 Esquisse pour la psychanalyse d'un libertin, Jean Recanati, Éditions Buchet-Chastel, 1971 Correspondance, Lettres de Roger Gilbert-Lecomte à Roger Vailland, Éditions Gallimard, 1971 Le héros chez Vailland, Marc Le Monnier, Université de Caen Les écrivains en personne, interview de Roger Vailland, Éditions Julliard, 1960 Le libertin bolchevik, Jean Recanati, Entretiens, Roger Vailland, éditions Subervie, 1970

Sur l'auteur Profils Juifs De Marcel Proust, Jean Recanati, Éditions Buchet/Chastel, 165 pages, 1979 Un Gentil Stalinien - Récit Autobiographique'', Jean Recanati, Éditions Mazarine, 1980

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