vignette|Localisation des principales cités de Canaan durant l'âge du Bronze.
Canaan est une région du Proche-Orient ancien, située au Levant méridional, sur le littoral oriental de la mer Méditerranée. Par extension, c'est la civilisation développée par ses habitants, les Cananéens, pendant la « période cananéenne », à l'âge du bronze, particulièrement au Cette région correspond approximativement aux territoires actuels réunis d'Israël et de la Palestine, du Liban, de l'ouest de la Jordanie et de la Syrie.
La « période cananéenne » commence durant l'âge du bronze moyen (première moitié du ), qui voit la reprise de l'urbanisation après une période de crise. S'épanouit alors une civilisation urbaine, fondée sur de petits royaumes et située à la croisée des influences syro-mésopotamiennes et égyptienne. L'âge du bronze récent (vers 1500 à 1200 av. J.-C.) prolonge la période précédente, et les cités cananéennes sont alors placées sous la coupe du Nouvel Empire égyptien. L'essor des échanges à longue distance profite aux cités côtières qui connaissent une période de prospérité. L'âge du bronze se termine au début du par une crise qui affecte à des degrés divers toutes les régions côtières de la Méditerranée orientale, et une partie des régions intérieures voisines. Lorsque la domination égyptienne prend fin, d'importantes recompositions sociales et ethniques ont lieu, avec l'émergence de populations nouvelles qui reprennent en partie l'héritage cananéen : les Phéniciens au nord (actuel Liban), les Philistins arrivés de l'extérieur pour s'établir sur le littoral méridional au sud, et les Israélites dans les hautes terres de l'intérieur.
Dans le texte de la Bible, le pays de Canaan est la « Terre promise » aux Hébreux par leur dieu Yahweh à l'époque du patriarche Abraham. Il correspond à la région comprise entre la mer Méditerranée et le Jourdain, avant sa conquête par Josué et les tribus d'Israël sorties d'Égypte. Les Cananéens y sont présentés de façon négative : ce sont des idolâtres habitant la Terre promise, que les Hébreux doivent anéantir afin d'en prendre la possession, suivant la volonté divine, sans jamais y arriver totalement. Selon ce texte, « Canaan » viendrait du nom du patriarche Canaan, petit-fils de Noé.
Canaan et les Cananéens : définitions et contours
Philologie et étymologie L'étymologie du mot « Canaan » est discutée : il est généralement considéré comme formé sur une racine sémitique. Une origine hourrite (non sémitique) est aussi envisagée.
Le mot « Canaan » se rencontre assez fréquemment dans des textes écrits dans des langues sémites. Dans celles utilisant les alphabets du nord-ouest, qui sont consonantiques (hébreu, ougaritique, phénicien), Canaan est écrit knʕn. Dans le texte massorétique de la Bible, qui indique les voyelles, il est vocalisé . En cunéiforme akkadien, il peut être écrit ki-na-aḫ-nu(m) (Mari, Byblos, Tyr), ki-na-ḫi (Assyrie, Ougarit) ou māt ki-in-na-aḫ-ḫi (, Mittani, Hattusa, Babylone). On trouve aussi la forme ki-in-a-nim (Alalakh) où la consonne pharyngale /ḫ/ est absente. Ces textes permettent de distinguer une racine sémitique knʕ qui signifie « courber », « soumettre ». .
L'étymologie hourrite se fonde sur le rapprochement de « Canaan » avec le mot kinaḫḫu, qui désigne dans les textes cunéiformes trouvés à Nuzi, mais cette étymologie . (par exemple en ou ).
Dans la Bible
thumb|Limites de la Terre promise selon le Livre des Nombres 34:1-12 (rouge) et le Livre d’Ézéchiel 47:13-20 (bleu).
Dans la Bible hébraïque (l'Ancien Testament des chrétiens), on rencontre aussi bien le terme désignant le territoire de Canaan que celui désignant ses habitants, les Cananéens. Ces deux termes ont ensemble au moins 160 occurrences, essentiellement dans les livres de la Genèse, de Josué et des Juges. Ils revêtent selon les cas des significations différentes : c'est un territoire (d'extension variable) et sa population ; c'est, d'un point de vue symbolique, la Terre promise par Dieu à Abraham et à ses descendants. Mais c'est aussi une métaphore péjorative désignant ceux qui ne croient pas en Dieu et qui ont un comportement abominable, opposé à celui des croyants.
En ce qui concerne le territoire, ses limites sont rarement définies et elles varient selon les passages. Son cœur se trouve autour des régions centrales d'Israël/Palestine, d'Arad à la vallée de Jezreel. Les délimitations les plus précises apparaissent dans le Livre des Nombres (34:1-12) et dans celui d'Ézéchiel (47:15-20), dans lesquels sont incluses aussi les régions correspondant de nos jours au Liban et au sud de la Syrie. En revanche, les régions conquises par Josué selon le livre éponyme (10:40-42) correspondent au royaume de Juda tel qu'il se présente à la fin du , autour de Jérusalem. C'est la Genèse (15:18) qui en propose la variante la plus étendue, allant du Nil jusqu'à l'Euphrate, ce qui correspond aux limites de la satrapie perse de Transeuphratène telle qu'elle se présente aux Dans d'autres passages (notamment : Genèse 10:6 et 15-19 ; Isaïe 23:11 ; Ézéchiel 17:4), le terme désigne la Phénicie (l'actuel Liban) et ses habitants.
Quant aux Cananéens, la même fluidité règne. Lorsque Dieu enjoint au prophète Moïse de se rendre à Canaan pour en prendre possession, il évoque différents peuples occupant le pays : « Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens, et pour le faire monter de ce pays dans un bon et vaste pays, dans un pays où coulent le lait et le miel, dans les lieux qu’habitent les Cananéens, les Hittites, les Amorrites, les , les Hivites et les Jébuséens. » (Exode 3:8). Si ces peuples sont classés par ordre d'importance, alors les Cananéens sont la principale population de la Terre promise. Mais la Bible présente la situation de façon différente selon les passages : parfois les Cananéens semblent être la seule population de Canaan, ailleurs ils coexistent avec d'autres groupes, dont les noms changent d'un passage à l'autre, en tout cas cela implique que la région soit occupée par divers groupes ethniques Lester L. Grabbe, « Late Bronze Age Palestine: If we had only the Bible … », dans .
Dans les sources cunéiformes et égyptiennes Le nom de « Canaan » est ancien et apparaît peut-être dans des tablettes du mises au jour à Ebla en Syrie centrale. On a retrouvé des mentions plus assurées sur une tablette plus récente trouvée dans les ruines de Mari, datée de la première moitié du Elle mentionne des Cananéens aux côtés de voleurs, donc de gens décrits comme hostiles. Le terme apparaît également dans des tablettes cunéiformes mises au jour à Alalakh, un autre site syrien, qui mentionne des « hommes » ou « fils de Canaan », donc des gens venant de cette région. L'inscription de la statue d'Idrimi, roi de cette cité au début du , évoque le fait qu'il s'est réfugié dans sa jeunesse dans le pays de Canaan, avant de s'emparer de son royaume. Deux tablettes d'un troisième site syrien, Ougarit, mentionnent des gens originaires de Canaan. L'une d'elles les distingue explicitement des gens d'Ugarit, ce qui indique que cette ville n'en fait pas partie. Il en va de même pour Alalakh, et de ce fait le pays de Canaan tel qu'il apparaît dans la documentation de ces deux sites paraît désigner une région située au sud des deux royaumes.
vignette|Le nom Canaan apparaît en hiéroglyphes égyptiens sous la forme k3nˁnˁ sur la stèle de Merneptah ()
Dans les sources égyptiennes de la même époque, le terme apparaît dans plusieurs des lettres d'Amarna, une correspondance diplomatique datée du Par exemple, une lettre du roi du Mittani est adressée aux « rois du pays de Canaan », vassaux de l'Égypte. La stèle de Mérenptah, du , mentionne Canaan parmi les pays soumis lors d'une campagne de ce roi. Selon une interprétation courante, Canaan correspondrait pour les Égyptiens aux terres situées entre la Méditerranée et le Jourdain, dont le gouverneur siège à Gaza et donc au Levant méridional.
Dans les études historiques et archéologiques La documentation écrite donne des interprétations différentes à Canaan et aux Cananéens selon les auteurs, en général selon le crédit qu'elles accordent au texte biblique quant à sa capacité à délivrer des vérités historiques : Pour l'approche traditionnelle, majoritaire, on peut définir Canaan et les Cananéens comme une entité culturelle distincte, avec une ou des langue(s) cananéenne(s), une culture matérielle homogène, ayant occupé au le territoire correspondant à la province égyptienne nommée « Canaan » (et souvent un peu plus étendu puisqu'on y inclut les futures cités phéniciennes) ; mais même dans cette acception-là, le terme est avant tout géographique et n'a pas forcément un sens ethnique, la région étant probablement pluri-ethnique (le texte biblique mentionnant du reste plusieurs peuples cananéens). Selon Ann Killebrew, qui désigne Canaan comme une « mosaïque ethnique », « nous pouvons parler des Cananéens comme les habitants indigènes d'ascendance mixte résidant dans le pays appelé Canaan » : Lester L. Grabbe, « Late Bronze Age Palestine: If we had only the Bible … », dans . Pour une tendance « minimaliste » et sceptique, les Cananéens n'ont jamais existé en tant que groupe dans l'Antiquité et sont une construction biblique reprise par des archéologues et historiens en lui donnant un sens ethnique qu'elle n'a jamais eu ; selon les mots de Niels Lemche, « les Cananéens du Proche-Orient ancien ne savaient pas qu'ils étaient des Cananéens »« The Canaanites of the ancient Near East did not know that they were themselves Canaanites. » : .
En suivant cette deuxième tendance, le terme a une acception essentiellement géographique, et alors les sites archéologiques mis au jour dans la région concernée pour le (ce qui correspond en termes archéologiques à l'âge du bronze moyen et à l'âge du bronze récent) peuvent recevoir la qualification de « cananéens ». Dans les frontières actuelles, elle couvre au plus large Israël et la Palestine, une partie de la Jordanie, le Liban, et la Syrie du sud, ce qui en pratique exclut généralement le royaume d'Ougarit, bien qu'il présente de fortes similitudes culturelles avec l'ensemble cananéen. Dans les travaux archéologiques, un usage répandu est d'employer le terme « Canaan » pour désigner la Cisjordanie/Palestine, donc les terres situées à l'ouest du Jourdain du Levant méridional, soit un cadre géographique plus restreint que le précédent Matthew Suriano, « Historical Geography of the Ancient Levant », dans ; Lester L. Grabbe, « Late Bronze Age Palestine: If we had only the Bible … », dans .
Historique Les nombreuses fouilles archéologiques conduites sur des sites du Levant méridional datés du permettent de mieux connaître les évolutions sociales et culturelles de la région de Canaan, telle que définie dans le milieu de la recherche. On divise ce millénaire en deux grandes périodes : un âge du bronze moyen, qui couvre en gros sa première moitié (v. 2000-1500 av. J.-C.), et un âge du bronze récent qui dure environ trois siècles (v. 1500-1200 av. J.-C.). Les sources textuelles complètent ces informations, en particulier pour la seconde moitié du qui voit les premières attestations assurées du terme « Canaan » dans la documentation cunéiforme et hiéroglyphique. Le est une période de grands bouleversements, à laquelle succède durant le premier âge du fer une période d'émergence de nouvelles entités politiques et culturelles, et l'apparition de nouveaux peuples dont les origines sont par bien des aspects encore mal comprises (Israélites, Philistins, etc.).
Origines
Âge du bronze moyen (v. 2000-1500 av. J.-C.) vignette|Carte approximative du territoire connu sous le nom de Canaan/Kinaḫḫu (vers 1300 av. J.-C.) Le Bronze moyen du Levant sud est divisé en trois phases archéologiques, datées suivant une chronologie moyenne (dominante) ou basse (chronologie moyenne) et Aaron A. Burke, « Introduction to the Levant During the Middle Bronze Age », dans (chronologie basse). :