Le Chevalier à la peau de panthère ou L'Homme à la peau de tigre (en géorgien : , littéralement « Celui à la peau de panthère ») est un poème géorgien d'environ six mille vers écrit par Chota Roustavéli à la fin du . Il est considéré comme et tient depuis des siècles une place éminente dans le cœur des Géorgiens : la majorité d'entre eux est capable de citer de mémoire des strophes entières du poème et, jusqu'au début du , un exemplaire faisait partie de la dot de toute jeune mariée.

L'histoire se passe en Inde et en Arabie ; elle raconte l'amitié qui unit les deux héros, Avtandil et Tariel, et la quête pour retrouver l'objet de l'amour de ce dernier, Nestane. Dédiée à la reine Tamar qui sert de modèle à Nestane, l'œuvre vante la grandeur et la stabilité du royaume de Géorgie à son âge d'or. Ces héros idéalisés, unis par des amitiés fidèles et par l'amour courtois, se comportent avec générosité, sincérité, dévouement, et proclament l'égalité entre les hommes et les femmes, ainsi qu'une grande joie de vivre.

, œuvre complexe, d'une grande richesse et qui transcende les genres, Le Chevalier a été qualifié de « poème épique », de « roman courtois », de « romance chevaleresque », de « romance épique », ou encore de « poème épique comprenant des passages lyriques »Malinka Velinova, « Interférence des genres dans les emplois du monologue médiéval », dans . Malgré sa complexité formelle, il porte jusqu'à aujourd'hui, comme l'affirme Jean-Claude Polet, .

Histoire de l'œuvre Contexte et date vignette|alt=La reine Tamar, assise sur un trône haut, entourée de courtisans et sous un éventail de plumes de paon, regarde le poète Roustavéli à genoux devant elle alors qu'il lui tend un manuscrit.|Mihály Zichy, Chota Roustavéli présente son poème à la reine Tamar, vers 1880. Les dates de la composition du Chevalier à la peau de panthère sont difficiles à établir. La dédicace de l'œuvre à la reine Tamar (strophes 3 et 4La numérotation des strophes et toutes les citations sont tirées de la traduction de .) et à son mari David Soslan (str. et ) indique qu'elle aurait été composée entre 1189, mariage des deux monarques, ou 1196Date donnée par le chercheur Pavle Ingoroqva, cité par , sans justification, et 1207, décès du roi consort.

Cette époque correspond à ce que les Géorgiens considèrent comme l'âge d'or du royaume : le règne de la reine Tamar (1160-1213), qui fut associée au trône par son père Giorgi en 1178 et régna seule de la mort de celui-ci en 1184 à la sienne. Célébrée par les poètes pour sa beauté, son intelligence et ses qualités diplomatiques, elle agrandit le royaume de Géorgie jusqu'à son extension historique maximale, repoussa les invasions et établit de nombreux protectorats sur les principautés musulmanes et chrétiennes alentour. Sous son règne, l'économie prospéra et les caravanes géorgiennes atteignaient l'Égypte de la dynastie ayyoubide, la Russie kievienne et Byzance. Les sciences médiévales se développèrent, les plus grandes églises de Géorgie furent bâties, et la littérature profane se développa au point d'égaler les plus grands textes religieux, avec des œuvres comme les Tamariani, odes à la reine attribuées à Tchakhroukhadzé, et Abdoulmessiani (« Le Serviteur du Messie »), cycle d'odes archaïsantes de Ioane Chavteli célébrant la reine Tamar et le roi David le Bâtisseur, dont le long règne a inauguré l'âge d'or de la Géorgie (1121-1223).

C'est dans ce contexte d' des lettres géorgiennes que Chota Roustavéli composa son poème. Très peu de choses sont connues sur l'auteur du texte. Peut-être originaire de Roustavi, bourgade de la Meskhétie, une province du Sud de la Géorgie, il aurait été proche de la reine Tamar, et peut-être son trésorier. Il aurait aussi participé à nombre de ses campagnes militairesCes informations sont reprises par de nombreux auteurs, mais considérées comme légendaires par .. Et si l'histoire se passe bien loin de la Géorgie, le pays caucasien est reconnaissable par de nombreux éléments : la culture du vin est omniprésente et le roiLes Géorgiens nomment en effet la monarque « le roi Tamar », et non « la reine Tamar », marquant ainsi ses qualités viriles de chef. est une femme, désignée de son vivant comme héritière par son père.

Sources Roustavéli affirme adapter en géorgien un conte persan :

Ce conte persan n'a cependant jamais été retrouvé. Pour Jean-Pierre Mahé, l'utilisation du terme midjnour (de l'arabe majnoun, fou d'amour, passionné) rapproche Le Chevalier à la peau de panthère de l'épopée amoureuse persane Majnoun et Leila, du contemporain Nizami. La majorité des personnages ont des noms persans, mais les spécialistes ont suggéré qu'il s'agissait d'un effet de mode. Une légende rapporte que c'est la reine Tamar qui aurait demandé à Roustavéli de traduire en géorgien une œuvre offerte par un chah vaincu. L'existence d'un conte persan qui aurait servi de modèle est donc sujette à caution.

Selon une deuxième hypothèse, il s'agirait d'une création originale de Roustavéli, inspirée par son amour pour la reine Tamar, décrite sous les traits de Nestane. Les pays lointains où se déroule l'action, ainsi que l'affirmation d'un modèle persan, serviraient à détourner le lecteur du dessein plus personnel du poète : célébrer la reine et lui déclarer secrètement son amour.

Enfin, Roustavéli se serait également inspiré de chansons et de récits populaires sur le héros Tariel. De telles œuvres auraient existé avant le et s'entendaient encore au début du chez les montagnards de Khevsourétie.

Manuscrits et éditions vignette|upright|Page de titre de la première édition imprimée, en 1712, à la demande du roi Vakhtang VI.|gauche Les autodafés ordonnés par l'Église, ainsi que les nombreux pillages, invasions et destructions qu'a connus la Géorgie, expliquent qu'il ne subsiste aucun exemplaire contemporain ou postérieur de peu d'années après sa rédaction. On trouve quelques vers dans des manuscrits à partir du , sur les murs du monastère de Vani, en Samtskhé-Djavakhétie. Un manuscrit perdu, daté probablement de 1443, aurait été utilisé pour la première édition imprimée. Les premiers manuscrits intégraux datent de la fin du . Le plus ancien manuscrit daté, illustré par Mamouka Tavaqalachvili, donne l'année 1646Manuscrit H599 du Centre national des manuscrits de Géorgie. L'édition princeps est commandée par le roi Vakhtang VI en 1712 ; il s'agit d'ailleurs de la première impression d'un livre profane en alphabet géorgien : de l’édition imprimée du poème épique Le Chevalier à la peau de panthère (1712). Elle est accompagnée de commentaires et d'un essai critique reconnus pour la qualité de leur méthode analytique et leur haut niveau scientifique, ce qui en fait certainement la première étude de roustvélologie, ou étude de l'œuvre de RoustavéliMariam Karbelashvili, « Le Discours européen sur Vakhtang VI, le fondateur des études scientifiques sur Roustavéli », dans .

Des vicissitudes qu'a connues le texte avant de nous parvenir, il ressort que l'authenticité de nombreux passages est suspecte, notamment celle du prologue.

Contenu et forme Titre Le titre géorgien signifie littéralement « Celui avec une peau de ». L'identité de l'animal que ce terme désigne n'est pas certaine : tigre ou panthère/léopard. En géorgien moderne, il fait référence au tigre. La recherche moderne semble cependant plutôt le traduire par « panthère » ; la peau de panthère est en effet un motif populaire de la littérature épique perse, présent notamment dans le Shâh Nâmeh de Ferdowsî : Le Livre des rois pourrait être l'une des sources de Roustavéli et est en tout cas présent à l'esprit du lecteur géorgien du qui dispose d'une traduction dans sa langue. Pour autant, les traductions françaises les plus récentes hésitent encoreEntre Le Chevalier à la peau de tigre, et Le Chevalier à la peau de panthère, ., et montrent que la question n'est pas tranchée. De même, la qualification de « chevalier » est tirée de l'œuvre elle-même et non du titre original ; d'autres traductions existent, comme « preux » ou simplement « homme ».

Résumé vignette|upright=1.4|alt=deux images côte à côte, d'un chevalier coulant un bateau, puis du même chevalier abordant un navire|Bataille navale, Mamouka Tavaqalachvili, 1646. L'histoire peut se diviser en deux parties : la première montre Avtandil à la recherche de Tariel, le chevalier à la peau de panthère, la seconde sa quête de Nestane. La recherche de Tariel Le roi d'Arabie Rostévan institue sa fille Tinatine régente de son royaume et promet sa main au chevalier Avtandil. Lors d'une chasse, un chevalier inconnu portant une peau de panthère tue plusieurs membres de la garde envoyés par le roi pour l'appréhender avant de disparaître. Le roi en est affecté au point de tomber malade. Tinatine demande alors à Avtandil de retrouver ce chevalier et lui promet en échange son amour fidèle. Après trois années de recherche, il trouve enfin le chevalier à la peau de panthère. Ce dernier, nommé Tariel, lui conte alors son histoire :

Fils du roi d'un des sept royaumes de l'Inde, Tariel avait été choisi par Parsadan, roi des six autres royaumes et sans enfant, comme son successeur. Le roi avait pourtant eu une fille, Nestane-Darédjane, qui avait été élevée loin de la cour. Quand Tariel la vit pour la première fois, il en tomba amoureux. Mais elle a été promise au prince du Khwarezm. Tariel ne supporta pas l'idée de ce mariage et, à la demande de Nestane, tua le prétendant. La princesse fut alors placée sur un bateau à la dérive sur les mers. Malgré de très longues recherches Tariel ne la retrouva pas. C'est alors qu'il rencontra Nouradin-Pridon, jeune prince perse, qui lui apprit que Nestane était bien vivante mais prisonnière sur un bateau lointain. Tariel, au désespoir, se retira dans une grotte pour y vivre une vie sauvage avec Asmath, l'ancienne confidente de Nestane et la messagère de leurs amours passées.

Ému par cette histoire, Avtandil promet son amitié à Tariel et s'engage à l'aider à retrouver Nestane. Il rentre en Arabie, rapporte à Tinatine le récit de Tariel et retourne auprès de son ami contre la volonté du roi Rostévan. La recherche de Nestane. Avtandil quitte Tariel pour se rendre dans le royaume de Pridon, qui n'avait cependant reçu aucun nouveau renseignement sur Nestane. Poursuivant sa quête, il arrive à Goulancharo, ville du Royaume des mers. Il y rencontre Patmane, femme du chef des marchands Hussein, qui s'éprend de lui. Avtandil, pressentant qu'elle connaît le sort de Nestane, se laisse séduire.

Elle lui raconte alors qu'elle a hébergé Nestane et que, comme on l'avait promise au fils du roi, elle l'a aidée à s'évader ; mais dans sa fuite elle a été enlevée par le roi des démons Kadjis. Avtandil retourne alors chez Pridon puis dans la grotte de Tariel et les trois amis décident d'aller au pays des Kadjis avec une armée de trois cents hommes pour délivrer Nestane. Après l'avoir libérée, tous retournent en Arabie, où le roi Rostévan, ayant pardonné sa fuite à Avtandil, célèbre le mariage de ce dernier avec sa fille Tinatine. Ils partent ensuite pour l'Inde où Tariel retrouve ses sept royaumes et épouse Nestane. Pridon repart dans sa patrie et les trois amis règnent avec prospérité et générosité sur leurs royaumes respectifs. vignette|upright|alt=dans un décor stylisé d'arcades, le poète écrit, assis à une table, son manuscrit.|Roustavéli écrit son poème, miniature tirée du manuscrit de Mamouka Tavaqalachvili, 1646.|gauche

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