Le pictorialisme est un mouvement esthétique international qui caractérise la photographie entre la fin du et le premier tiers du .
Il suivit la diffusion d'un nouveau procédé photographique dit « à plaque sèche » ou « gélatino-bromure d'argent » inventé par Richard Leach Maddox en 1871, l’enregistrement étant obtenu à partir d’une suspension de bromure d'argent dans de la gélatine.
Il atteint son apogée à partir de 1890 avant de s'effacer progressivement après la Première Guerre mondiale.
Cette esthétique a connu une résurgence dans le domaine de la photographie plasticienne.
Histoire vignette| La Noyade (calotype, 1840), autoportrait de Hippolyte Bayard, première mise en scène de l'histoire de la photographie. Débuts historiques La photographie, popularisée à partir de 1839 entre autres par la vogue du daguerréotype et du calotype, est d'abord définie comme un procédé mécanique et scientifique permettant de capter la réalité visible.
Félix Nadar définit à la fin des années 1880 les « photographes primitifs », parmi lesquels certains adoptèrent très tôt une démarche esthétique ou artistique..
En Angleterre, en 1886, une conférence manifeste donnée par Peter Henry Emerson intitulée Photography: a pictorial art Jeanne Willette, « Peter Henry Emerson (1856-1936). Naturalistic Photography », in: Art History Unstuffed, 23 octobre 2015., défend la légitimité artistique de la photographie alors considérée comme une technique indigne de faire partie des Beaux-Arts. L'expression , littéralement, est conservée par les Français qui vont nommer ce nouveau mouvement le « pictorialisme ».
Le pictorialisme est le tout premier mouvement de photographie artistique à faire école sur le plan international « Pictorialism. Legacy », National Galleries Scotland.. On considère que la période d'efflorescence couvre approximativement les années 1889-1914, parfois plus longtemps,
La photographie dite « victorienne » (1840-1880, notamment représentée par Julia Margaret Cameron) pose les bases de la photographie artistique. Le pictorialisme, quant à lui, va réellement revendiquer la position artistique du médium et tenter de faire admettre la photographie parmi les Beaux-Arts. Les photographes formulent donc clairement leurs ambitions esthétiques liées. Le mouvement se positionne également contre le premier appareil Kodak lancé en 1888 par George Eastman dont le slogan publicitaire était ().
Les artistes pictorialistes militants comme Alfred Stieglitz à New York et Alfred Horsley Hinton à Londres W. Howard Hazell, « Death of Mr. A. Horsley Hinton », In: The Amateur Photographer, 3 mars 1908, ., souhaitent . Auguste Donnay, peintre et ami de photographes parle de briser et Robert Demachy écrit : .
Théorisation Les idées pictorialistes sont théorisées par Heinrich Kühn en Allemagne, Constant Puyo et Robert Demachy en FranceLes procédés d'art en photographie, 1906.. En l'absence de manifeste réel, l'essai de Robert de la Sizeranne, La photographie est-elle un art ? (article de 1897 dans la Revue des Deux Mondes ; en volume en 1899), devient l'un des écrits fondateurs du pictorialisme. L'auteur décrit le mouvement ainsi :
Les expositions et les revues spécialisées ont été le moyen le plus efficace pour diffuser les théories du groupe. En France, Le Monde photographique, la Photo-Gazette, Le Photogramme (édité par Charles Klary), La Revue de photographie ont permis la création de la critique d'art photographique et ont donc participé à la légitimation du pictorialisme en tant que mouvement artistique à part entière.
Avec The Camera Club of New York, né en 1884, et le Photo-club de Paris, né en 1888, apparaissent des lieux de débats, d'interrogations et de défense de la photographie artistique. Les clubs de photographie étaient également indispensables à la diffusion et surtout à la reconnaissance internationales des idées du mouvement. Ainsi, on a vu apparaître le Wiener Camera Club (1891, Vienne), The Linked Ring (, Londres), la Gesellschaft zur Förderung des Amateurs (Hambourg), etc.
Des expositions avaient lieu dans les galeries des capitales artistiques. Les « salons » étaient calqués sur les Salons de peinture. La première exposition internationale se tient en 1891 à Vienne ; toutes ces expositions permettent les débats sur les possibilités esthétiques de la photographie et donc imposent le médium dans le champ institutionnel des arts.
Principes vignette|Rudolf Dührkoop, Étude de tête (vers 1905), photogravure. Le pictorialisme souscrit largement à l'idée selon laquelle l'art photographique doit simuler la peinture et l'eau-forte. Il privilégie l'intervention humaine, manuelle-même, dans la création photographique qui, selon eux, est la seule à conférer une valeur artistique à une création technique et chimique. Il s'oppose en cela au courant documentaire.
Diverses techniques étaient utilisées pour produire ces images : importantes manipulations en chambre noire, filtres spéciaux (dont les soft-focus), traitements inhabituels lors du développement, utilisation de papiers spéciaux. Certains artistes gravaient la surface de leur tirage en utilisant de fines rayures. L'objectif de telles pratiques était d'atteindre ce que l’Encyclopædia Britannica appelait, en évoquant le pictorialisme, .
Les pictorialistes s'intéressent plus aux effets esthétiques qu'à l'acte photographique lui-même : effets dans le cadrage, la composition et la lumière ; procédés à la gomme bichromatée, au charbon, à l'huile ; retouches du négatif ou du médium. Ils expérimentent de nombreux procédés, (Gustave Marissiaux), et cherchent à donner un aspect pictural à la photographie par une vision plus subjective, le refus de la réalité et la transcription de sensations.
La plupart de ces clichés étaient en noir et blanc ou couleur sépia, signés et uniques de par leur procédé de production (encres grasses, gomme bichromatée, huile).
Plus tard, certains renonceront au pictorialisme pour créer le groupe f/64 qui défend une photographie sans manipulation.
Esthétique Dans leur volonté de faire admettre la photographie dans le domaine des arts, il s'agit pour les photographes de supprimer tout ce qui apparaît comme trop scientifique. Ils s'écartent du réel pour céder la place à l'interprétation et à l'imagination propres à l'art. La recherche esthétique, plastique et subjective leur est donc nécessaire pour transformer la photographie, moyen d'expression de la réalité pure, en art à part entière. Malgré toutes les théories élaborées dans les revues spécialisées, on ne peut pas définir d'esthétique unique et cohérente ; bien que le pictorialisme soit un mouvement cohérent, les pratiques sont extrêmement hétérogènes.
Le point commun de toutes les photographies pictorialistes est leur approche esthétisante et poétique de la réalité. La plupart du temps, l'évocation est préférée à la représentation fidèle qui est l'essence même de la photographie. L'exploitation plastique de l'image passe par les innovations techniques et optiques : le cadrage et la lumière sont inhérents au procédé photographique, les pictorialistes y ajoutent les contours flous et les tonalités estompées.
On trouve deux courants de pictorialistes : les partisans de la « photographie pure », plutôt présents en Angleterre comme Peter Henry Emerson, et les adeptes de la retouche sur le cliché, dont Robert Demachy et Constant Puyo. Les manipulations de l'image ont été sujettes à de nombreuses controverses, puisque, à force, il devient impossible de distinguer la photographie des gravures et dessins. Ainsi, pour exemple, de nombreux clichés de Robert Demachy sont retravaillés : l'épaisseur de la gomme bichromatée est grattée à l'épingle et brossée pour donner ces effets de tourbillon dans une ambiance poétique et mystérieuse.
Les initiatives nouvelles se confrontent au mimétisme. Certains tableaux vivants sont l'imitation pure aux Beaux-Arts. Guido Rey (Italie) par exemple, s'inspire profondément des œuvres de Vermeer pour réaliser ses compositions. Les photographes pictorialistes ont longtemps souffert des jugements négatifs. On parle de . Certains critiques sont allées jusqu'à évoquer le « grotesque » de ces images, notamment pour les compositions empruntant à la mythologie et la religion. Ainsi, la Crucifixion de Fred Holland Day a été qualifiée par le critique Charles Caffin d'.
Les recherches de filiation esthétique Le pictorialisme s'oppose avant tout au vérisme propre à la technique photographique. Il ne prétend donc pas rivaliser avec la peinture mais cherche des filiations esthétiques avec elle dans la revendication de la photographie comme un art. D'ailleurs les photographes prenaient soin de ne réaliser qu'un seul cliché. Une épreuve originale et unique pouvait alors être collectionnée, et la photographie en tant qu'« art » prenait tout son sens.
Ainsi, les photographes puisent leur inspiration dans toute l'histoire de la peinture occidentale, comme Guido Rey avec Vermeer. Robert Demachy, quant à lui, a réalisé une série photographique sur les danseuses intimement liée aux œuvres d'Edgar Degas.
Tout l'art de la fin du peut être considéré comme affilié au pictorialisme : l'impressionnisme et ses recherches sur la sensation, l'école de Barbizon et ses paysages. Mais c'est sans doute le symbolisme qui est le plus proche du mouvement photographique ; les artistes symbolistes se refusent à l'asservissement au réel : la spiritualité et l'émotion remplacent la description pure. Eugène Carrière est particulièrement important. Ses recherches monochromes se rapprochent de la photographie ; c'est surtout son questionnement sur le visible et sur l'immatérialité qui rapproche le peintre des pictorialistes. Cependant, on peut dire que le mouvement s'oppose au réalisme, à l'imitation de la nature, puisque c'est inhérent à la photographie. Il s'agit donc pour les photographes d'une entrave à la créativité.
La Photo-Secession américaine Le mouvement, essentiellement britannique à ses débuts, sera toutefois influencé dans sa phase tardive par la photographie américaine.
En 1902, le groupe Photo-Secession naît à New York sous l'impulsion d'Alfred Stieglitz, chef de file de la photographie artistique américaine. Le pré-modernisme de ce nouveau mouvement remet en cause les théories pictorialistes en revenant à la photographie originelle (c'est-à-dire sans altération optique). La Photo-Secession va également préférer les vues modernes et industrielles (prises de vue urbaines) à la propre aux pictorialistes. Le premier mouvement photographique va alors être rejeté plus violemment encore par la Nouvelle Vision du qui le considère comme .
Une des publications les plus importantes pour la promotion du pictorialisme fut la revue Camera Work (1903-1917), fondée par Alfred Stieglitz. Chaque numéro comportait une dizaine de photographies reproduites en héliogravure ou similigravure, qui sont maintenant très recherchées par les collectionneurs. Conclusion Alors qu'il nous paraît évident aujourd'hui que la photographie peut être perçue comme un art, ce n'était pas le cas lorsque celle-ci fut créée. Les pictorialistes ont alors ouvert la voie aux photographes du . On peut conclure sur un extrait de Comment un Artiste photographe peut être un Photographe artiste de Gustave Marissiaux, dans lequel on perçoit la volonté de faire de la photographie un égal de la peinture :
Les photographes pictorialistes (1880-1920)
Les premiers pictorialistes, qui émergent dans les années 1880, étaient souvent de riches amateurs qui pratiquaient la photographie (très onéreuse à l'époque) pour le plaisir, mais avec la réelle volonté d'être considérés comme des artistes. Un certain nombre d'entre eux commencèrent par adhérer à ce mouvement, avant de développer, à partir des années 1920, une approche plus moderniste au cours du siècle. D'autres enfin, poursuivirent dans la lignée des pictorialistes pionniers.
Le néo-pictorialisme et la photographie plasticienne