Linvasion de la Tchécoslovaquie par le pacte de Varsovie débuta dans la nuit du au , lorsque les troupes du pacte de Varsovie envahirent la République socialiste tchécoslovaque pour mettre fin au Printemps de Prague, un ensemble de réformes de libéralisation politique engagées par Alexander Dubček.
L'intervention du pacte de Varsovie mit fin aux réformes. La politique étrangère de l'Union soviétique définissait ainsi une souveraineté limitée des États satellites de l'Union soviétique, connue sous le nom de doctrine Brejnev.. L'intervention est suivie d'une période de « normalisation », soit l'abrogation des réformes engagées durant l'ère Dubček. Ce dernier est maintenu à son poste de premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque quelques mois encore, puis rend sa démission en avril 1969.
Contexte international Craintes de l'Union soviétique Léonid Brejnev et les dirigeants du Pacte de Varsovie qui réunissait, autour de l'Union des républiques socialistes soviétiques, la Bulgarie, la République démocratique allemande, la Hongrie et la Pologne, craignaient que les libéralisations engagées dans le pays, à partir d', y compris la cessation de la censure et de la surveillance politique par la police secrète, allassent à l'encontre de leurs intérêts.
La révolution de 1956 en république populaire de Hongrie avait entrainé une invasion du pays et un écrasement de la révolte par l'armée soviétique.
La première de leurs préoccupations était que la défection de la Tchécoslovaquie du bloc soviétique affaiblirait les positions de l'Union soviétique dans une guerre possible avec l'OTAN. Non seulement cet affaiblissement conduirait à une perte de profondeur stratégique pour l'URSS Karen Dawisha, Philip Hanson, « The 1968 Invasion of Czechoslovakia: Causes, Consequences, and Lessons for the Future », Soviet-East European Dilemmas: Coercion, Competition, and Consent, New York, Homs and Meier Publishers, 1981., mais cela impliquerait également qu'elle ne pourrait plus disposer de la puissance industrielle de ce pays pour soutenir son effort de guerreJiri Valenta, Soviet Intervention in Czechoslovakia, 1968: Anatomy of a Decision, Baltimore, MD, Johns Hopkins University Press, 1979..
Le Premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque, Alexander Dubček, affirmait, comme il le rappelle dans ses mémoires, que « ni mes alliés ni moi-même n'avions jamais envisagé le démantèlement du socialisme, même si nous nous séparions de divers dogmes du léninisme. Nous croyons encore en un socialisme indissociable de la démocratie, parce que son principe essentiel était la justice sociale. Nous pensions aussi qu'il fonctionnerait mieux dans un environnement orienté vers le marché et incorporant des éléments significatifs de l'entreprise privée. ».
Les dirigeants tchécoslovaques n'avaient aucune intention de quitter le Pacte de Varsovie, mais Moscou pensait ne pas pouvoir être certain des intentions réelles de Prague et lança ainsi l'opération Danube (nom de code de l'invasion).
vignette|Les deux Blocs pendant la guerre froide.
Les autres craintes portaient sur les risques de contagion d'un communisme libéral et d'agitations en Europe de l'Est. Les pays du bloc soviétique s'inquiétaient des risques de déstabilisation de la Pologne et de la RDA, mettant à mal le . En Union soviétique, les tensions nationales en Estonie, Lettonie, Lituanie et Ukraine posaient déjà problème, et beaucoup craignaient que les évènements de Prague ne les exacerbentJiri Valenta, « From Prague to Kabul », International Security 5, 1980, .
De plus, la Tchécoslovaquie ayant une frontière commune avec l'Autriche, de l'autre côté du rideau de fer, si les réformes aboutissaient à l'ouverture partielle des frontières, des agents étrangers pouvaient entrer plus facilement en Tchécoslovaquie puis se rendre de là dans n'importe quel pays communiste. À l'inverse, les dissidents pouvaient facilement partir vers l'OuestValenta (Fn. 7), .
La dernière préoccupation était la disparition de la censure ; les écrivains et journalistes pouvaient faire état de leurs doléances, contournant la censure imposée par l'Union soviétique.
Désintérêt de l'OTAN Les États-Unis et l'OTAN restèrent largement sourds face à l'évolution de la situation en Tchécoslovaquie. Alors que l'URSS avait la crainte de perdre un allié, les États-Unis n'avaient pas de souhait particulier d'en gagner un. Le président Lyndon Johnson avait engagé profondément son pays dans la guerre du Viêt Nam et était incapable de solliciter un soutien du Congrès pour un conflit potentiel en Tchécoslovaquie.
Par ailleurs, il voulait lancer les négociations sur un traité de contrôle des armes stratégiques avec les Soviétiques, nommé SALT. Il avait besoin d'un partenaire de bonne volonté à Moscou pour obtenir un accord, et ne voulait pas le mettre en risque en raison d'un conflit sur la TchécoslovaquieDawisha (Fn. 6), . À cette fin, les États-Unis dirent clairement ne pas vouloir appuyer concrètement le mouvement du Printemps de Prague, donnant à l'URSS les mains libres pour agir.
Montée de la tension Préparatifs militaires Les archives tchécoslovaques, d'après , historien de l'Institut militaire d'histoire, montrent que dès le mois de , la direction soviétique suivait avec inquiétude l'évolution de la situation en Tchécoslovaquie. Des avertissements d'abord indirects apparurent à partir du mois d' dans les déclarations des généraux de l'armée soviétique. Ainsi, le , le maréchal de l’armée rouge, Alexandre Gretchko, a ordonné le commencement de l’« opération Danube », une possible préparation à une intervention armée contre la Tchécoslovaquie.
Les documents d'archives fournissent aussi des témoignages sur la décision de Moscou d'occuper la TchécoslovaquieÉmission de Eduard Stehlik sur les manœuvres militaires russes de 1968 sur la radio Tchèque . L'invasion avait été envisagée dès le mois de mai, un ordre a même été donné pour le . Une division blindée de l'armée soviétique devait profiter des célébrations de la fin de la Seconde Guerre mondiale, pénétrer dans le Nord de la Moravie et avancer, sous prétexte d'une opération défensive commune face aux puissances occidentales. Au dernier moment, l'ordre fut annulé.
Du 20 au , la Tchécoslovaquie fut le théâtre des manœuvres militaires appelées « Šumava », du nom de la région du sud-ouest de la Bohême, près de la frontière avec l’Allemagne, pendant lesquelles du bloc soviétiques engagèrent des exercices conjoints sur plusieurs théâtres d'opérationsArticle de la radio tchèque. Les armées soviétiques profitèrent des manœuvres pour approfondir leurs connaissances des axes routiers et ferroviaires, des aéroports, et du déploiement des armées tchécoslovaques. Des réseaux de liaison furent mis en place et, sous couvert des mouvements de troupes, des experts militaires qui n'étaient pas subordonnés à la direction tchécoslovaque, purent intervenir.
Entretiens du 29 juillet vignette|upright=0.6|Alexander Dubček (1921-1992).
Les dirigeants soviétiques cherchèrent en même temps à interrompre ou limiter l'impact des initiatives de Dubček par la négociation. Les Tchèques et les Russes se mirent d'accord pour tenir des entretiens bilatéraux le à Čierna nad Tisou, près de la frontière entre la Slovaquie et l'URSS.
Lors de cette rencontre, Dubček argumenta en faveur du programme de l'aile réformatrice du PC tchécoslovaque (KSČ) tout en renouvelant ses engagements vis-à-vis du Pacte de Varsovie et du Conseil d'assistance économique mutuelle (Comecon). Les dirigeants du PCT étaient cependant divisés entre des réformateurs vigoureux (Josef Smrkovský, Oldřich Černík ou František Kriegel) qui soutenaient Dubček, et des conservateurs (Vasil Biľak, Drahomír Kolder et Oldřich Švestka) qui adoptaient une attitude hostile aux réformes.
Brejnev se décida au compromis. Les délégués du PCT réaffirmèrent leur loyauté envers le Pacte de Varsovie et promirent de mettre au pas les tendances « anti-socialistes », d'empêcher la résurrection du parti social-démocrate tchécoslovaque, et de contrôler la presse de façon plus stricte. L'URSS accepta de retirer ses troupes (encore stationnées en Tchécoslovaquie depuis les manœuvres de ) et autorisa la réunion du Congrès du parti le .
Conférence de Bratislava vignette|upright=0.6|gauche|Léonid Brejnev, le .
Le , les représentants de l'Union soviétique, de l'Allemagne de l'Est, de la République populaire de Pologne, de la Hongrie, de la Bulgarie, de la Roumanie et de la Tchécoslovaquie se rencontrèrent à Bratislava et signèrent la Déclaration de Bratislava. Elle affirmait la fidélité inébranlable au marxisme-léninisme et à l'internationalisme prolétarien et déclarait une lutte implacable contre l'idéologie bourgeoise et toutes les forces « anti-socialistes ». L'Union soviétique exprima son intention d'intervenir dans un pays membre du Pacte si un système bourgeois était instauré.
Cette politique soviétique de subordination des gouvernements socialistes de ses satellites aux intérêts du bloc (par la force si besoin est), véritable théorie de la souveraineté internationale limitée, fut ensuite connue sous le nom de doctrine Brejnev.
Comme tous ces entretiens lui paraissaient insatisfaisants, l'URSS accéléra l'étude des alternatives militaires. Après la conférence de Bratislava, les troupes soviétiques quittèrent le territoire tchécoslovaque mais restèrent massées le long des frontières du pays.
Dubcek ne croyait toujours pas que l'URSS allait attaquer : Mais d'après Lilly Marcou, dans cette affaire, Brejnev fut manipulé par Gomulka et UlbrichtLilly Marcou, Les héritiers, Paris, Pygmallion, 2003 . .
Déstabilisation du pouvoir tchécoslovaque Tentative de coup de force interne Longtemps avant l'invasion, un coup de force interne fut préparé par Indra, Kolder et Biľak, parmi d'autres, qui se réunirent fréquemment dans les locaux de l'ambassade soviétique ou bien au centre de repos du Parti au barrage d'Orlík. Leur projet consistait à convaincre une majorité du Présidium (six des onze membres votants) de s'associer avec eux contre les réformistes de Dubček, puis de demander à l'URSS de lancer une action militaire. Les dirigeants de l'URSS considéraient pouvoir attendre le Congrès du parti communiste slovaque prévu le , mais les conspirateurs tchécoslovaques « requirent spécifiquement une intervention pour la nuit du ».
Le plan devait se dérouler ainsi. Un débat aurait lieu à la suite d'un rapport de Kašpar sur l'état du pays, au cours duquel les conservateurs insisteraient pour que Dubček présente les deux lettres qu'il avait reçues de l'Union soviétique, lettres qui mentionneraient les promesses qu'il avait faites lors des entretiens de Čierná nad Tisou mais qu'il n'avait pas tenues. La dissimulation de ces lettres par Dubček, et sa mauvaise volonté à honorer ses promesses conduirait à demander un vote de confiance que les conservateurs, alors majoritaires, gagneraient, leur permettant de s'emparer du pouvoir et de réclamer l'assistance des Soviétiques pour prévenir la contre révolution. Tout ce que l'URSS devait faire était d'éliminer la résistance des militaires tchécoslovaquesJaromír Navratíl, et al., eds. « The Prague Spring 1968: A National Security Archive Documents Reader », Budapest, Central European University Press, 1998..
Ayant ce plan en tête, la réunion du Politburo du PCUS les 16 et vota la résolution de « fournir l'aide au Parti communiste et au peuple tchécoslovaque par l'emploi de forces militaires ». Lors de la réunion du du Pacte de Varsovie, Brejnev annonça que l'intervention se déroulerait dans la nuit du , et demanda le « soutien fraternel », que les dirigeants de la Bulgarie, de la RDA, de la Hongrie et de la Pologne acceptèrent d'accorder.