L'autonomie ouvrière est un concept qui postule que pour s'émanciper, le prolétariat doit développer son autonomie par rapport à la sphère du capital. Pour les anarcho-syndicalistes et les syndicalistes-révolutionnaires, cette autonomie s'incarne dans le syndicat : c'est l'autonomie par rapport aux partis politiques. Pour certains courants léninistes (maoïstes), cette autonomie s'incarne dans le parti : c'est l'autonomie par rapport aux syndicats. Pour les conseillistes, cette autonomie s'incarne dans les assemblées ouvrières (appelées aussi « conseils ouvriers ») : le prolétariat doit être autonome à la fois par rapport aux partis politiques, mais également par rapport aux syndicats..

En pratique, l'autonomie ouvrière s'appuie sur l'action directe qui élimine toute instance intermédiaire dans la lutte des classes.

À la fin du , ce courant est incarné par le syndicalisme révolutionnaire de Fernand Pelloutier.

L’autonomie ouvrière connaît une résurgence, en France et en Italie, après les événements de Mai 68, notamment à travers le courant de l'opéraïsme italien, inspiré par Toni Negri et Alberto Asor Rosa et Mario Tronti, et représenté par les organisations Potere operaio, Lotta continua et Autonomia operaia.

Concept Pour la revue Dissidences : la notion d’autonomie est une notion récurrente dans la pensée de gauche et dans l’histoire du mouvement ouvrier. Déjà au XIXe siècle, l’Autonomie ouvrière pose deux impératifs, seuls moyens de faire naître une volonté révolutionnaire au sein de la classe ouvrière. C’est tout d’abord l’autonomie de cette classe par rapport à la sphère du capital, et c'est aussi l’autonomie vis-à-vis des syndicats et des partis politiques. Le premier de ces impératifs a pour conséquence la volonté de créer une sphère autonome de la classe ouvrière non régie par les lois du marché, en développant par exemple de nouvelles formes de sociabilités et de solidarité. Il en découle le second impératif, les syndicats soumis à l’économie ne permettant pas l’émancipation du mouvement ouvrier du capital, et les partis étant nécessairement voués à une certaine compromission dans la mesure où ils acceptent le jeu politique. L’application de ces principes donne naissance à une pratique nouvelle : l’action directe. Elle élimine toute instance intermédiaire dans la lutte des classes sans emprunter . Ces idées apparaissent autour du syndicalisme d’action directe de Fernand Pelloutier à la fin du XIXe siècleJean-Baptiste Casanova, Les Autonomes. Le mouvement autonome parisien de la fin des années 1970, Dissidences, n°2, 28 septembre 2011, texte intégral..

Selon le sociologue Mateo Alaluf pour l'Institut d'histoire ouvrière, économique et sociale : « Dans l’histoire du syndicalisme, l’autonomie n’est pas seulement un moment daté du mouvement ouvrier mais aussi un trait culturel qui lui est propre. Elle se traduit par l’action directe c’est-à-dire « l’action des ouvriers eux-mêmes ». Elle se distingue des formes de la représentation politique et se manifeste à travers . Ses moyens sont des actions spectaculaires comme les manifestations, les grèves, les sabotages et les boycottages »Mateo Alaluf, Autonomie ouvrière et action directe lors des grèves de l’hiver 1960-1961, Analyse n°68, Institut d'histoire ouvrière, économique et sociale, 25 octobre 2010, texte intégral..

Pour Jacques Julliard dans Autonomie ouvrière : études sur le syndicalisme d'action directe, la grève est par définition l' « autonomie ouvrière en acte »Rebérioux Madeleine, Jacques Julliard, Autonomie ouvrière. Études sur le syndicalisme d'action directe, Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1988, vol. 43, n° 5, pp. 1135-1137, page 1137..

Selon l'historien Stéphane Sirot, pour les syndicalistes révolutionnaires du début du début du , « l’autonomie ouvrière n’a de sens que dans la mesure même où elle permet d’orienter directement les efforts des travailleurs des usines vers l’adversaire prioritaire à abattre - « le patronat » -, pour espérer tant une amélioration immédiate des conditions d’existence que le renversement de la société capitaliste. Autonomie ouvrière et syndicalisme d’action directe : le lien paradigmatique est clairement établi »Stéphane Sirot, De l’unité socialiste à l’autonomie ouvrière, Réflexions autour de la Charte d’Amiens, in Le syndicalisme, la politique et la grève : France et Europe, -, Arbre Bleu éditions, 2011, page 64..

Parlant de l'engagement politique de Simone Weil, l'historien Charles Jacquier précise : « […] l’action directe et l’autonomie ouvrière s’inscrivent dans le meilleur de la tradition ouvrière depuis le début de la révolution industrielle. Derrière le concept d’autonomie, que redécouvrent d’une façon ou d’une autre les meilleurs militants ouvriers, il y a l’autonomie comme principe d’action, mais également comme visée du mouvement social. L’émancipation des travailleurs devant être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, cela implique que les moyens d’action du mouvement ouvrier soient déterminés en toute indépendance, et que celui-ci ait la capacité politique de jouer son propre jeu sans servir de force d’appoint à d’autres courants dont les visées n’ont rien à voir avec le socialisme ouvrier, y compris et surtout quand ils se réclament abusivement d’une quelconque forme de socialisme. Hors de ce principe essentiel, le mouvement ouvrier perd toute capacité propre d’action pour se faire l’auxiliaire de forces, quelles que soient leurs dénominations, qui n’ont rien avec voir avec un processus d’émancipation sociale et humaine »Charles Jacquier (sous la direction de), Simone Weil, l’expérience de la vie et le travail de la pensée, Paris, Éditions Sulliver, 1998, extraits en ligne..

Selon le politologue Roland Lew : « […] si l'ensemble du dossier historique relatif à l'autonomie ouvrière est encore mince, comparé à celui rassemblé sur d'autres thèmes, il est sans conteste prometteur, et tend à confirmer qu'il s'est opéré graduellement un mouvement de mûrissement, une véritable autoformation du prolétariat, une prise de conscience de son potentiel de subversion, de sa puissance. Ce qui convainc celui-ci, au moins à certaines occasions, que sa situation objective lui permet de concevoir et de mettre sur pied un projet social qui ne soit pas un retour à la situation antérieure, ou à une autre forme de système d'exploitation : un projet qui vise moins à regarder vers le passé qu'à prendre en compte les acquis et possibilités ouverts par l'impressionnant développement de la société industrielle. À cet égard, l'autonomie ouvrière est la forme la plus haute de la lutte des classes, sa vérité même : le lieu social où cette lutte n'est plus seulement un instrument de protection des opprimés, ou un moyen de faire avancer le capitalisme, mais le refus en acte de la société de classe »Roland Lew, Résistance et altérité prolétariennes : remarques sur l’autopraxis ouvrière, in Communisme chinois, socialisme réel et auto-émancipation, L'Homme et la Société, n°172, L'Harmattan, septembre 2009, page 251, notice Cairn..

Historique En 1848, dans le Manifeste du Parti communiste, Karl Marx définit le mouvement ouvrier comme « le mouvement autonome de l'immense majorité dans l'intérêt de l’immense majorité »Maurice Barbier, La pensée politique de Karl Marx, L'Harmattan, 1991, page 214..

En 1865, après la révolution de 1848, dans De la capacité politique de la classe ouvrière, Pierre-Joseph Proudhon affirme que pour que le prolétariat agisse d’une manière spécifique, il faut qu’il remplisse les trois exigences de l’autonomie : qu’il , que par conséquent il et Pierre-Joseph Proudhon, De la Capacité politique des classes ouvrières, Deuxième partie, développement de l’idée ouvrière : création du droit économique, Chapitre Ier, De la capacité politique et de ses conditions : Capacité réelle et capacité légale, Conscience et Idée, texte intégral..

Aussi bien Marx que Proudhon ont été les témoins de l’influence de la bourgeoisie radicale dans les rangs ouvriers et essayent de faire en sorte que le prolétariat se sépare d’elle politiquement. L’autonomie ouvrière est exprimée dans la formule de la Première Internationale : Encyclopédie Larousse, Première Internationale, texte intégral..

À la fin du et au début du , cette conception radicale de lautonomie ouvrière est défendue par les militants syndicalistes révolutionnaires pour affirmer le primat de l’action directe et de l'auto-organisation des travailleurs face aux stratégies de contrôle mises en œuvre par les partis socialistes puis communistes sur l'action syndicaleJacques Julliard, Autonomie ouvrière : études sur le syndicalisme d'action directe, Le Seuil, Hautes Études, 1988..

Selon le syndicaliste Pierre Besnard dans l'Encyclopédie anarchiste : « De 1873 à 1906, les partis politiques, en France, n’eurent pour unique préoccupation, que de placer sous leur tutelle les syndicats, tandis que ceux-ci surtout sous l’influence de Fernand Pelloutier, de Alphonse Merrheim, de Victor Griffuelhes, mirent tout en œuvre pour affirmer leur indépendance et la conserver. »Pierre Besnard, Autonomie, Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure, texte intégral.

Après une longue éclipse, à la suite de la déclaration de la Première Guerre mondiale, différents courants se réclament de l'''autonomie ouvrière dont les anarcho-syndicalistes.

Résurgences de l'autonomie ouvrière dans l'après Mai 68 Au début des années 1970, des militants issus de courants marxistes ouvriéristes italiens (opéraïsme) s'en revendiquent à nouveau, ainsi que certains secteurs du Mouvement autonome en France. Des courants se rattachant à la tradition du communisme de conseils (souvent désignés par le terme « ultra-gauche ») s'en réclament également dans les années 1970-80.

Durant cette période, lautonomie ouvrière se manifeste notamment par la constitution de groupes de travailleurs organisés en France.

Groupes de travailleurs autonomes en France Autonomie ouvrière En 1976, une déléguée Confédération française démocratique du travail (CFDT) de la Société générale (SG) à Paris écrit une « lettre ouverte aux délégués et à ceux que je représente » pour donner les raisons pour lesquelles elle en est venue à refuser d'assumer le rôle de délégué : délégation permanente du pouvoir, mécanismes intégrateurs des négociations… Cette première prise de positions conduit à un autre texte signé par 7 délégués du personnel solidaires de l'attitude de cette militante. Peu de temps après, ceci conduit des travailleurs de la Société générale à constituer un groupe nommé « Autonomie ouvrière », d'abord en tant que « fraction » à l'intérieur de la section CFDT de la SG à l'occasion d'une assemblée générale (AG) de la section syndicale. Au cours de cette AG, ce groupe proposait un texte voulant donner un sens à l'activité syndicale, en pensant que le pouvoir des conseils ouvriers pourrait se construire dans un processus révolutionnaire grâce à certaines structures syndicales de base. Ces positions reflétaient l'influence d'éléments proches de l'anarcho-syndicalisme. C'est lors d'une lutte dans les banques qu'a lieu la première rupture avec le syndicalisme. Le groupe se détermine alors pour la constitution de comités de grève formés de représentants élus et révocables à tout moment. Les grévistes organisés devaient se substituer aux syndicats dans la conduite des luttes. C'est sur cette base que sorti de la CFDT, le groupe devient « Groupe de travailleurs pour l'abolition du salariat », auquel se joignent des trotskystes et membres du Parti socialiste unifié en rupture avec leurs idéologies respectives.