Eugène Varga (en ; en ), né le à Budapest (Hongrie) et mort le à Moscou (URSS), est un économiste soviétique.

Figure importante de l'Internationale communiste, il a été le collaborateur de toutes les directions qui se sont succédé à la tête du Parti communiste de l'Union soviétique et de l’Internationale - de Lénine jusqu’à Khrouchtchev. Souvent attaqué pour opportunisme « de droite », plusieurs fois disgracié, il est toujours revenu dans le cercle dirigeant, mettant son expertise au service de la direction en place.

Biographie

Un intellectuel hongrois engagé (1879-1918) Les informations sur les premières années de la vie de Varga que donnent la plupart des notices et des études sont succinctes et assez variables. Certains soulignent que Jenő Varga était issu d’une famille assez pauvre pour qu’il ait été contraint de travailler dès son enfance. Ses études faites en cours du soir et en gagnant sa vie, l’avaient mené jusqu’à l’Université et lui avaient ouvert les portes d’une carrière universitaire. D’autres ne retiennent de son curriculum vitæ qu’un doctorat de l’université de Budapest (obtenu pour les uns en 1906, et pour d’autres en 1909) et le voient enseigner dans un gymnasium (l’équivalent d’un lycée) ou dans des écoles supérieures de commerce (plus universitaires). Toutes les sources indiquent qu’il écrivait dans la presse social-démocrate et qu’il a été nommé professeur d'économie politique à l’université de Budapest, fin 1918 ou début 1919, juste avant de participer au gouvernement de la brève République soviétique de Hongrie (mars – ). Certaines notices précisent cependant qu’il n’était qu’un professeur « invité », nommé par un ministre, mais non élu par ses pairs.

Ces légères variations et ces petites incertitudes sur la nature des études de Varga et des enseignements qu’il avait donnés sont significatives des difficultés que pouvait rencontrer un intellectuel professionnellement « petit-bourgeois » pour être admis dans le sérail des dirigeants du mouvement révolutionnaire prolétarien. Mais Varga est bien, parmi les dirigeants du mouvement communiste, celui dont le titre de professeur fut parfois mis en avant pour donner du poids à ses analyses.

Depuis quelques années, la publication de plusieurs biographies de VargaGerhard Duda, Jeno Varga und die Geschichte des Instituts für Weltwirtschaft und Weltpolitik in Moskau 1921-1970, Berlin, 1994. André Mommen Eens komt de grote crisis van het kapitalisme. Leven en werk van Jeno Varga, Bruxelles, 2002, et Stalin’s Economist, the Economic Contributions of Jenö Varga, Londres, 2011a permis de mieux voir quelle avait été sa première carrière.

La famille de Varga est une famille juive hongroise de huit enfants. Il perd sa mère, Julia Singer, quand il a cinq ans. Son père, Szamuel Armin Weisz, tient un commerce de bois. C’est chez son père qu’il commence à travailler à l’âge de treize ans, puis il a plusieurs petits emplois, dont un d’aide comptable dans une grande propriété, jusqu’en 1899. Il a donc vingt ans quand il arrive à Budapest. Pendant quatre ans, en suivant des cours du soir, il prépare le diplôme de fin d’étude secondaire qui va lui permettre d’entrer à l’Université. Pendant cette période, il rompt avec la religion de ses parents et il change son nom (Varga sonne hongrois, pas Weisz). Il est soutenu financièrement dans ces études par un frère aîné, Emil, déjà installé à Budapest.

À l’Université, entre 1904 et 1909, Varga suit des cours de philosophie, de langue hongroise, d’histoire, de géographie et d’astronomie, etc. et obtient des diplômes en (philosophie, pédagogie et géographie). Il présente une dissertation doctorale de philosophie sur Leibniz et Kant et la critique phénoménologique de la méthode transcendantale (31 p.). Il a donc suivi des études pour devenir enseignant dans le secondaire. C’est ce qu’il fait en travaillant dans une école de jeunes filles où il donne des cours d’histoire et d’allemand. Il loue un appartement et il se marie en 1910 avec Sari Grün, qu’il connaît depuis 1908. Ils auront un premier enfant, András, en 1912.

Parallèlement à ses études et à son travail d’enseignant, Varga s'engage en politique. Il adhère au Parti social-démocrate hongrois (le MSZDP) en 1906. Il est rapidement collaborateur permanent et rédacteur de la section économique du journal du parti, La Voix du peuple (Népszava). Il publie aussi des articles dans des revues sociales-démocrates germanophones, comme Die Neue Zeit, la revue de Karl Kautsky. Comme beaucoup de sujets de l’Empire autrichien de cette « génération de la réforme », il participe aux activités des loges maçonniques et des libres penseurs. Il est aussi membre de la Société de psychanalyse de Budapest fondée par Sandor Ferenczi.

Les articles que publie Varga avant l’été de 1914 traitent du rôle des monopoles dans la hausse des prix, de la question agraire, de la monnaie, etc. Il participe à des débats autour des travaux de Otto Bauer, Rudolf Hilferding et Rosa Luxemburg. Il prend nettement parti contre les thèses luxemburgistes et, d’une manière générale il se situe dans le courant théorique du « centre marxiste » dont Kautsky est le « pape » reconnu et admiré (ce qui le place, en Hongrie, à la gauche du Parti social-démocrate). Quand la guerre est déclarée, il fait partie de ceux qui voudraient s’y opposer (comme Kautsky). Il écrit des articles plutôt critiques sur les effets économiques de la guerre et un petit livre sur la monnaie. Malade (il a la tuberculose) il doit s’arrêter de travailler plusieurs mois. Il reprend une activité dans les services de l’approvisionnement mis en place par la municipalité. Quand la première guerre mondiale s’achève, il a une dizaine d’années de publications derrière lui et il est connu comme un économiste membre de l’aile gauche du Parti socialiste. Commencent alors les semaines révolutionnaires qui vont réorienter complètement le cours de sa vie.

La révolution hongroise et la République des Conseils (1919) Le la République est proclamée en Hongrie et le comte Michel Károlyi prend la direction d’un gouvernement provisoire. Les sociaux-démocrates participent à ce gouvernement avec tous les partis de gauche existants alors en Hongrie. Varga, qui est un des intellectuels du parti social-démocrate, apparaît dans la première phase de cette histoire comme auteur de nombreux articles de presse et parce qu’il est inscrit par le ministre de l’Éducation sur une liste de sept candidats pour des postes de professeur à la très réactionnaire Faculté de droit de l’Université de Budapest.

Ses articles montrent une pensée « kautskiste » plutôt orthodoxe. Il est guidé par l’idée que le niveau de la production et la continuité de sa croissance est le critère économique universel. Par conséquent, conformément à la doctrine de Kautsky, la réforme agraire ne doit pas démanteler les grands domaines (qui sont plus productifs et plus ouverts sur le reste de l’économie que les petites exploitations). La socialisation, déjà amorcée par l’administration publique de l’économie de guerre, doit être étendue largement car elle permet de produire mieux et plus. Politiquement, le ralliement à la révolution des intellectuels en général et plus particulièrement des employés (on ne dit pas encore « cadres » à cette époque) qui participent à l’organisation de la production est un soutien décisif (parce qu’il contribue à maintenir la production). Varga considère que la dictature du prolétariat est devenue une réalité en Russie. Il fait partie des sociaux-démocrates hongrois qui lui sont le plus favorable, mais il ne reprend pas tout à son compte, par exemple il refuse le programme agraire de partage des terres que les bolcheviks avaient emprunté aux « socialistes-révolutionnaires » russes.

La carrière universitaire que le ministre de l'éducation s’efforce de lui ouvrir est d’abord bloquée par la résistance des professeurs en place (ils rejettent explicitement le nom de Jenő Varga, trop révolutionnaire). En janvier, le ministre (Szigmund Kunfi) passe outre et nomme professeurs les sept candidats de gauche.

Pendant ce temps la situation a beaucoup évolué. En , Béla Kun, qui avait été gagné au bolchevisme lorsqu’il était prisonnier de guerre en Russie, est revenu de Moscou et a créé un Parti communiste hongrois (le MKP) qui rassemble de plus en plus de partisans et soumet le gouvernement provisoire à une pression politique forte. Les communistes appellent à faire la révolution et sont en conflit avec les sociaux-démocrates. En février, à la suite d’incidents violents, le gouvernement provisoire fait arrêter les dirigeants du MKP. Mais en mars la situation se retourne complètement.

Menacé par un ultimatum de l’Entente qui a gagné la guerre, le gouvernement provisoire décide, pour résister, de constituer un exécutif regroupant tous les socialistes et il négocie avec Béla Kun, dans sa prison, le programme et la composition d’un nouveau gouvernement. Le la fusion du parti social-démocrate et du parti communiste est annoncée et un Conseil des commissaires du peuple est constitué. Varga est le commissaire aux finances, mais pour quelques jours seulement. Le , il devient commissaire à la production et Président du Conseil Économique.

La République des Conseils hongroise ne durera que cent trente trois jours. Elle ne réussira jamais à maîtriser la crise économique et sociale (baisse de la production, inflation galopante, chômage, misère générale et rationnement à des niveaux de famine). Elle échouera, après quelques batailles, dans ses actions militaires, car elle sera dans l’incapacité de faire sa jonction avec les forces de l’Armée rouge, présentes à proximité en Ukraine (mais qui seront mises en déroute au mauvais moment…). Enfin les dirigeants de la « Commune de Budapest » se déchireront très vite et s’opposeront les uns aux autres. Le bilan de l’expérience est ainsi à la fois très négatif et faiblement significatif car trop vite compromis.

En ce qui concerne Varga, les décrets qu’il prend pour socialiser les entreprises industrielles employant plus de vingt salariés, puis les entreprises de commerce de gros et de détail, etc. vont probablement au-delà de ce qu’il imaginait. Ses intentions restent conformes à ses principes « productivistes ». Il voudrait rationaliser la production pour produire plus. Il essaie de dire comment le Conseil Économique pourrait être le centre directeur de la production et il voit les syndicats dans un rôle décisif : discipliner les travailleurs. En fait, comme tout le Conseil des commissaires du peuple, il improvise des solutions politiques économiquement peu rationnelles (par exemple, en guise d’aide sociale, les chômeurs sont invités à rejoindre l’armée…). Il annonce des règles de gestion plutôt « centralisatrices » et « égalitaires » comme le principe que le salaire serait pour tous fixé par le Conseil économique, mais lorsque la situation s’aggrave encore, en juillet, il propose de rétablir les systèmes de rémunération qui stimulent la productivité dans chaque entreprise, comme le salaire aux pièces…

La République des Conseils s’effondre le . Béla Kun obtient de l’Autriche (gouvernée par des sociaux-démocrates) une autorisation de s’enfuir avec la plupart des commissaires et leurs familles (d’autres commissaires et plusieurs milliers de militants périront au combat ou pendant la période de répression). Les réfugiés sont internés au château de Karlstein. Ils y seront retenus plusieurs mois, qui leur donneront le temps de réfléchir sur leur défaite. Ils le feront en se divisant en fractions plus « gauchistes » les unes que les autres que Lénine critiquera vivement dans son livre sur La maladie infantile du communisme, le gauchisme(1920).