Alî Sharî'atî, ou Ali Shariati Mazinani, en , né près de Sabzevar le et mort à Southampton le , est un sociologue, philosophe et militant politique nationaliste iranien. Ses discours enflammés à lHosseinye Ershad, mosquée située au nord de Téhéran, attirèrent des foules immenses, notamment parmi les jeunes. Même s'il est connu pour ses études sociologiques sur les religions, en particulier sur l'islam et le chiisme, c'était surtout un orateur, qui présentait sa vision modernisée de l'islam et du chiisme.

Il est considéré comme le penseur de la révolution iranienne de 1979.

Biographie Il naît le 23 ou 24 novembre 1933 dans le village de Kahak, près de Mazînân (Khurâsân, nord-est de l'Iran).

Formation secondaire et premiers engagements Il reçoit sa formation secondaire à Mashhad. Ses premières publications et traductions, ainsi que son entrée en politique, datent de cette époque. En 1948, il entre au Centre de la propagation des vérités islamiques fondé par son père Mohammad-Taghi sharia'ti, exégète du Coran, un clerc éclairé devenu enseignant laïc. Le centre devient un foyer de formation à une vision moderne de l'islam chiite, débarrassé de ses superstitions, compatible avec les sciences, au service de l'unité nationale et de la justice sociale. Le Centre a une influence décisive sur des jeunes qui s'engageront par la suite en politique, comme c'est le cas d'Ali.

En 1950, avant la fin de son d'études secondaires, il s'oriente vers l'école normale où il rejoint l’association islamique des élèves créée peu de temps avant puis devient professeur des écoles en 1952. Il participe au mouvement pour la nationalisation de l'industrie pétrolière mené par le réformiste Mosaddegh. Il adhère à la Ligue pour la liberté du peuple iranien, fondée par de jeunes musulmans nationalistes et soucieux de justice sociale. D'abord appelé Mouvement des théistes socialistes, ce groupe souligne le caractère social du message coranique. La Ligue intègre le Parti de l'Iran, mais s'en trouve bientôt exclue en raison de l'orientation laïque de ce dernier. Shariati, réticent à les rejoindre tant que la Ligue était membre d'un parti laïc, adhère en mars 1953. En 1953, la Ligue est intégrée au Mouvement de la résistance nationale, fondé peu après le coup d'État contre Mossadegh et devient le . Le Centre fondé par son père sert de couverture pour les activités de la section du MRN à Mashhad. Ali Shariati est arrêté en février 1954 lors d'une opération de collage d'affiches pro-Mossadegh pour commémorer le soulèvement du 21 juillet 1952.

En 1954, il termine son cycle d'études secondaires, en passant avec succès le baccalauréat en lettres. Il traduit de l’arabe une lettre de , Les archétypes moraux se trouvent dans l'islam. Il y met en avant le fait que les valeurs éthiques n'ont pas à être importées de la culture occidentale, puisqu'elles peuvent être trouvées dans l'islam.

Il lit Maeterlinck, et les poètes soufis, notamment Jalal al-din Rumi, dont le Masnavi est un réconfort dans les moments de doute. Les événements politiques l'incitent à lire Lénine et Jaurès. Il se plaît aussi à la poésie. Après les classiques persans, il découvre la poésie moderne de Nima Yushij et Fereydoun Tavallali.

Années universitaires En 1955, il entre en faculté de lettres de Mashhad, où il étudie la littérature persane, arabe et française. Il publie sa traduction de Abû-Zar al-Qaffârî, un socialiste théiste, de l'auteur égyptien Jodat al-Sahhâr. Abu Zar, un des compagnons du prophète Mahomet, incarne son idéal d'un musulman défenseur des déshérités. Il rédige des articles sur l’Histoire de l’évolution de la philosophie. Il est arrêté en compagnie d'une quinzaine de personnes, dont son père, à la suite de la publication par le MRN en 1957 d'un pamphlet qui dénonce l'accord entre l'Iran et les compagnies pétrolières occidentales.

Il continue de s'intéresser à la poésie moderne persane et découvre Akhavan-Sales. Il écrit lui-même un poème dans le style de la nouvelle école, Qoy-e sepid (« Le cygne blanc »). D'autres poèmes expriment ses doutes sur sa propre identité (« Qui suis-je ? ») et sur le sens de l'action politique (« Ce chemin ne conduit nulle part »). Il est partagé entre son goût pour la littérature et son désir de changer la société, ce dernier se trouvant entravé dans une période de répression politique.

Il se marie en juillet 1958. En 1959, reçu meilleur étudiant de licence de lettres, il obtient une bourse pour étudier à l'étranger. Puisqu'il avait opté pour le français comme langue étrangère, il choisit donc de partir en France. Il doit laisser sa femme derrière lui. Il étudie les lettres. Il voudrait poursuivre un cursus en sociologie, mais son choix lui est imposé par la discipline de sa formation initiale en littérature. Il revient d'un séjour estival à Mashhad avec sa femme et leur premier enfant. Il propose des articles au journal el Moudjahid, l'organe officiel du FLN.

En 1961, il mène des activités politiques au sein de l’opposition national-démocratique et la Confédération des étudiants iraniens. De novembre 1962 à juillet 1963, il participe au journal Iran-e azad (« L'Iran libéré ») du Front national fondé par Mossadegh et son organe théorique La Pensée du Front où il présente Fanon pour la première fois dans la littérature révolutionnaire persane. Il y publie un compte-rendu de lecture d'un livre de Naini sur la révolution constitutionnelle. On voit apparaître dans ses articles l'idée que le seul moyen de renverser le Shah est la lutte révolutionnaire« The epoch of non-violent struggle has come to an end » (Rahnema 1998 p. 112). Il écrit aussi dans Nameh-e parsi, le journal de l'Union des étudiants iraniens. Il y traduit Qu'est-ce que la littérature ? de Jean-Paul Sartre. Il traduit aussi La guerre de guérilla de Che Guevara. En février 1961, il est arrêté à Paris à la suite de la manifestation des étudiants devant l’ambassade de Belgique qui protestent contre le martyre de Patrice Lumumba, le 17 janvier. Il dialogue avec Guioze, un intellectuel tanzanien, à la prison de la Cité.

Son expérience des débats au sein de l'Union des étudiants le laisse insatisfait. Le spectacle des querelles internes et des rivalités personnelles le conduit à douter de la valeur de la démocratie parlementaire pour représenter la volonté du peuple. Il pense que la révolution ne peut réussir si elle n'est pas soutenue par une idéologie. Il privilégie donc désormais l'écriture comme moyen d'engagement politique. Il fait paraître plusieurs articles dans le Journal de l'organisation des étudiants iraniens en 1962. Sous le pseudonyme Nam, il y annonce la mort de Frantz Fanon et présente Les Damnés de la Terre. Un autre article concerne le Front national iranien. Un troisième appelle les intellectuels à combler le fossé qui existe entre eux et le peuple en cessant d'emprunter leurs concepts à l'Occident, alors que des équivalents peuvent être trouvés dans la culture iranienne, qui est aussi la culture populaire, à savoir l'islam chiite.

En septembre 1962, il se rapproche du Mouvement de Libération de l'Iran fondé en 1961 par Mehdi Bazargan. Le MLI, partisan de Mossadeq, et lui aussi nationaliste, milite également pour des élections libres et pour la liberté de la presse, mais, tandis que le Front national iranien est plutôt laïc, le MLI ne veut pas séparer l'islam de la politique. Il devient difficile à Shariati de cacher ses sympathies pour le MLI, c'est pourquoi il démissionne d'''Iran-e azad en juillet 1963. C'est Bani Sadr qui le remplace.

En parallèle de son cursus en littérature, il fait des études et des recherches en sociologie et histoire des religions. Il suit, en auditeur libre, les cours de Louis Massignon (1883-1962), dont il est l'assistant de recherche. L'islamologue travaille alors sur Fatima. Shariati utilisera plus tard ce travail pour écrire son propre livre sur Fatima. Massignon lui transmet son attrait pour le mysticisme et le gnosticisme. Les deux hommes partagent l'idée d'une unité des religions abrahamiques. Il assiste aux cours de Jacques Berque (1910-1995) et Georges Gurvitch (1894-1965), dont il salue le courage dans sa lutte contre l'injustice, et qui lui enseigne les concepts de la sociologie et du marxisme. Il fait la connaissance de Jean-Paul Sartre et du milieu intellectuel français, et publie en Iran L'Occidentalite de Jalal Al-Ahmad. En 1963, il obtient un doctorat. en lettres à l'université de Paris sous la direction de Gilbert Lazard (1920-2018).

Retour en Iran alt=تصویر پرتره از علی شریعتی مزینانی|vignette|Portrait de ‛Ali Shariati En 1964, le docteur Shariati retourne en Iran, il est arrêté à la frontière et incarcéré à Téhéran. Après six semaines pendant lesquelles il est questionné sur ses liens avec le Front national iranien, il est relâché. Entre 1965 et 1966, dans l'attente d'un poste à l’université de Mashhad, il enseigne dans les écoles. La vie intellectuelle de Paris lui manque, il ne partage plus les mêmes idées que ses anciens amis. Il traduit un livre de Massignon sur Salman-e Pak, où il met en question le monopole qu'a le clergé chiite sur l'interprétation de la parole divine. Le livre n'est pas bien accueilli. Il traverse alors une période de mélancolie et se réfugie dans le gnosticisme. Il rapporte son expérience mystique dans ses cahiers intimes, Désert et Causeries de la solitude. Il verse même dans le spiritisme, ce que ses adversaires ne manqueront pas de lui reprocher.

Il obtient un poste pour enseigner l'histoire à l'université de Mashhad en 1966.

Il publie son Eslamshenasi (« Islamologie ») à la fin des années 1960. Ce livre lui vaut des critiques de la part du clergé, qui lui reproche d'affirmer que l'islam des premiers temps était démocratique et qu'il valorisait la liberté de pensée ; de présenter la polygamie et le voilement des femmes comme des pratiques humiliantes ; de critiquer les privilèges du clergé comme sources d'inégalité.

Il fait alors une série de discours et de conférences à travers le pays et les universités, surtout à Téhéran, dans le centre culturel et religieux de Hosseiniyeh Ershâd. Ses conférences y attirent un public toujours plus nombreux. La police secrète (SAVAK), en 1969, lui interdit de s'exprimer en public sans sa permission préalable. Ses discours à l'Ershad sont surveillés. Il est plusieurs fois convoqué par les Renseignements pour s'expliquer sur ses positions. En 1971, il est finalement interdit d'enseignement à l'université. Des fatwas sont promulguées par des ayatollahs qui interdisent à leurs fidèles la fréquentation de l'Ershad et la lecture des livres de Shariati, dont le discours se radicalise en critiquant ouvertement le clergé, et en prenant un caractère révolutionnaire. Il affirme ouvertement son soutien aux Mojahedines du peuple. L'Ershad est fermé en novembre 1972 par la SAVAK, à la demande du clergé conservateur, mais aussi pour des raisons politiques : l'institut est accusé de servir au recrutement des Mojahedins. Shariati, accusé d'inciter la jeunesse à la lutte armée, voit ses livres interdits. vignette|Ali Shariati et sa famille après sa sortie de prison. Après une période de clandestinité, il est arrêté en septembre 1973 et détenu pendant dix-huit mois par la SAVAK, police politique du Shah, dans une cellule de la prison du Komiteh. Il est libéré en mars 1975, soit à la suite de pressions internationales, en particulier du gouvernement algérien, soit parce qu'il a écrit en prison deux textes où il assouplit ses positions en prenant ses distances avec le marxisme - peut-être sous la contrainte, à moins qu'il ne s'agisse d'écrits plus anciens que la Savak fait passer pour les nouvelles idées de Shariati. Il reste assigné à résidence.