LOde à un rossignol ( en anglais) est un poème de John Keats écrit en . II fait partie de la série dite des six « Odes de 1819 » qui sont publiées dans les Annales des Beaux-arts pour la première fois au mois de . À la différence de nombre de ses poèmes précédents, il s'écarte du ton optimiste de la recherche du plaisir, et explore les thèmes de la nature, du passage ( en anglais) et de la mortalité, ce dernier aspect particulièrement prégnant chez le poète.
Le rossignol décrit par Keats fait l'expérience d'une sorte de mort sans pour autant mourir puisque, oiseau-chanteur, il réussit à vivre à travers son chant, destin dénié aux humains. Le poème finit par reconnaître que le plaisir ne saurait être éternel et que la mort, qui fait partie de la vie, est inévitable. Dans son ode, Keats s'imagine perdre contact avec le monde matériel et se voit mort, comme une motte de terre ( en anglais) sur laquelle chante l'oiseau. L'intensité du contraste entre ce « rossignol immortel » et l'homme mortel s'accentue par un sursaut de l'imagination bien lisible dans le texte.
Beaucoup de critiques encensent lOde à un rossignol pour les thèmes qu'elle aborde, mais lui reprochent sa mollesse de structure, plusieurs digressions l'écartant de son idée phare. Quoi qu'il en soit, comme toutes les grandes odes de Keats, le poème compte parmi les plus beaux et les plus réussis de la langue anglaise et, de ce fait, a régulièrement les honneurs des anthologies.
Contexte et genèse vignette|gauche|upright=0.8|alt=Jeune homme pâle, grands yeux bleus, livre sur la table, menton sur main gauche appuyée sur le coude ; cheveux blonds châtains broussailleux. Veste grise, gilet, cravate blanche peu serrée|John Keats en 1819, par son ami Joseph Severn.
Au printemps 1819, John Keats quitte son poste de chirurgien assistant au Guy's Hospital de Southwark () à Londres, pour se consacrer uniquement à la poésie. À l'époque, il a vingt-trois ans et est aux prises avec de sérieuses difficultés financières, encore aggravées par les demandes de son frère cadet George qui, émigré outre-Atlantique, sollicite son aide. D'après Jonathan Bate, ces difficultés matérielles peuvent avoir contribué à sa décision d'écrire et de publier.
C'est ainsi qu'il compose Ode à Psyché, Ode sur une urne grecque, Ode sur l'indolence, Ode sur la mélancolie, Ode à un rossignol et Ode à l'automne (en anglais ). Ces odes sont transcrites par Charles Armitage Brown, puis plus tard présentées à l'éditeur Richard Woodhouse. La date exacte de composition reste inconnue : seule la mention « » figure sur les cinq premières, la sixième datant de septembre. Si l'ensemble partage la même structure formelle et la même thématique, rien ou presque au sein de cette unité ne laisse deviner l'ordre dans lequel chacune d'elles a été composée.
Cependant, la critique s'accorde pour voir en lOde à Psyché la première de la série et lOde à l'automne la dernière. Quelque part entre les deux se glisse lOde à un rossignol. À considérer les conditions météorologiques exceptionnelles et les similarités reliant les images du poème à celles d'une lettre adressée à Fanny Brawne le , on peut en déduire qu'elle est écrite entre le et le . Quoi qu'il en soit, les amis voisins de Keats ont des avis qui diffèrent quant au lieu où elle voit le jour. Charles Armitage Brown, qui loge Keats, déclare que l'épisode se passe à , sa maison de Hampstead, sous un prunier du jardin qui n'a pas survécu, mais a depuis été remplacé par d'autres de la même espèce.. Il ajoute que Keats la rédige en une seule matinée :
Brown exulte à l'idée que le poème ait été directement inspiré par sa demeure et préservé grâce ses soins. Selon Andrew Motion, pourtant, cette assertion demeure subjective, Keats ayant plutôt compté sur sa propre imagination pour méditer sur le chant du rossignol. De toute façon, Charles Wentworth Dilke, propriétaire de la moitié de la maison, dément ces dires, rapportés dans la biographie de Richard Monckton Milnes publiée en 1848, « simple illusion » (), écrit-il.
vignette|upright=1.2|Titien, Bacchus et Ariane, 1520-1523.|alt=Ariane abandonnée sur l'île de Naxos par Thésée dont le navire s'éloigne sur la gauche. Découverte par le dieu Bacchus qui mène une procession de ménades et de satyres dans un char tiré par deux guépards. Bacchus bondit dans les airs vers Ariane, effrayée, dans l'intention de l'emporter avec lui pour en faire son épouse. Dans le ciel, au-dessus d'Ariane, on voit la couronne que Bacchus vient de jeter et qui est devenu la constellation de la couronne boréale Peu après, l'écrivain et peintre Benjamin Haydon, ami de Keats, reçoit une copie du nouveau poème qu'il montre au rédacteur en chef des Annales des Beaux-arts, James Elmes. Ce dernier paie modestement Keats et publie l'ode dans l'édition de juillet de sa revue. Plus tard, Keats l'inclut dans le recueil , lui aussi publié en 1820.
Laffay souligne l'importance que le rossignol prend dans la vie de Keats au printemps de 1819. Quelques jours avant la composition de l'ode qui lui est consacrée, une conversation avec Coleridge, rencontré à Hampstead, porte, entre autres choses, sur cet oiseau. Coleridge est lui-même auteur d'un poème sur le sujet. que Keats connaît si bien que dans , il reproduit le néologisme (pour ) qui en provient. De plus, Coleridge est le premier à avoir fait du chant de l'oiseau un hymne à la joie et certains termes qu'il emploie se retrouvent peu ou prou dans l'ode de Keats (). Dans la strophe 4, figure l'allusion à Bacchus et ses léopards, souvenir de tableau du Titien, Bacchus et Ariane, souvent évoqué par Keats ; et la fin de l'avant-dernière strophe tient peut-être des romans gothiques de où des fenêtres ne cessent de s'ouvrir sur des paysages . Laffay rappelle que le critique H. W. Garrod rapproche un passage de La moissonneuse solitaire () de Wordsworth de l'ode de Keats :
Jamais rossignol ne chanta Si doucement pour le repos De voyageurs en un coin d’ombre, Parmi le sable arabe ; Jamais plus doux chant ne se fit Lors du printemps par le coucou, Pour rompre le calme des mers Parmi les lointaines Hébrides..
et en conclut que l'allusion à Ruth, à la strophe 6 de lOde à un rossignol, doit être, de la part de Keats, une réminiscence inconsciente de Wordsworth.
Poème L'ode comprend huit strophes, chacune de dix vers. Texte et traduction thumb|Manuscrit autographe (1813).|alt=Manuscrit écrit à la plume, quelques corrections son visibles et on devine par transparence que le verso est aussi écrit. Ode à un rossignol 1. Mon cœur souffre et la douleur engourdit Mes sens, comme si j'avais bu d'un trait La ciguë ou quelque liquide opiacé, Et coulé, en un instant, au fond du Léthé : Ce n'est pas que j'envie ton heureux sort, Mais plutôt que je me réjouis trop de ton bonheur, Quand tu chantes, Dryade des bois aux ailes Légères, dans la mélodie d'un bosquet De hêtres verts et d'ombres infinies, L'été dans l'aise de ta gorge déployée.
2. Oh, une gorgée de ce vin ! Rafraîchi dans les profondeurs de la terre, Ce vin au goût de Flore, de verte campagne, De danse, de chant provençal et de joie solaire ! Oh, une coupe pleine du Sud brûlant, Pleine de la vraie Hippocrène, si rougissante, Où brillent les perles des bulles au bord Des lèvres empourprées ; Oh, que je boive et que je quitte le monde en secret, Pour disparaître avec toi dans la forêt obscure :
3. Disparaître loin, m'évanouir, me dissoudre et oublier Ce que toi, ami des feuilles, tu n'as jamais connu, Le souci, la fièvre, le tourment d'être Parmi les humains qui s'écoutent gémir. Tandis que la paralysie n'agite que les derniers cheveux, Tandis que la jeunesse pâlit, spectrale, et meurt ; Tandis que la pensée ne rencontre que le chagrin Et les larmes du désespoir, Tandis que la Beauté perd son œil lustral, Et que l'amour nouveau languit en vain.
4. Fuir ! Fuir ! m'envoler vers toi, Non dans le char aux léopards de Bacchus, Mais sur les ailes invisibles de la Poésie, Même si le lourd cerveau hésite : Je suis déjà avec toi ! Tendre est la nuit, Et peut-être la Lune-Reine sur son trône, S'entoure-t-elle déjà d'une ruche de Fées, les étoiles ; Mais je ne vois ici aucune lueur, Sinon ce qui surgit dans les brises du Ciel à travers les ombres verdoyantes et les mousses éparses.
5. Je ne peux voir quelles fleurs sont à mes pieds, Ni quel doux parfum flotte sur les rameaux, Mais dans l'obscurité embaumée, je devine Chaque senteur que ce mois printanier offre à l'herbe, au fourré, aux fruits sauvages ; à la blanche aubépine, à la pastorale églantine ; Aux violettes vite fanées sous les feuilles ; Et à la fille aînée de Mai, La rose musquée qui annonce, ivre de rosée, Le murmure des mouches des soirs d'été.
6. Dans le noir, j'écoute ; oui, plus d'une fois J'ai été presque amoureux de la Mort, Et dans mes poèmes je lui ai donné de doux noms, Pour qu'elle emporte dans l'air mon souffle apaisé ; à présent, plus que jamais, mourir semble une joie, Oh, cesser d'être à Minuit, Au moment où tu répands ton âme Dans la même extase ! Et tu continuerais à chanter à mes oreilles vaines Ton haut Requiem à ma poussière.
7. Immortel rossignol, tu n'es pas un être pour la mort ! Les générations avides n'ont pas foulé ton souvenir ; La voix que j'entends dans la nuit fugace Fut entendue de tout temps par l'empereur et le rustre : Le même chant peut-être s'était frayé un chemin Jusqu'au cœur triste de Ruth, exilée, Languissante, en larmes au pays étranger ; Le même chant a souvent ouvert, Par magie, une fenêtre sur l'écume De mers périlleuses, au pays perdu des Fées.
8. Perdu ! Ce mot sonne un glas Qui m'arrache de toi et me rend à la solitude ! Adieu ! L'imagination ne peut nous tromper Complètement, comme on le dit Adieu ! Adieu ! Ta plaintive mélodie s'enfuit, Traverse les prés voisins, franchit le calme ruisseau, Remonte le flanc de la colline et s'enterre Dans les clairières du vallon : était-ce une illusion, un songe éveillé ? La musique a disparu : ai-je dormi, suis-je réveillé ?
Résumé Le poème, quoique d'une parfaite régularité formelle, donne l'impression d'être une rhapsodie : Keats laisse libre cours à ses pensées et ses émotions ; c'est là un procédé voisin du « courant de conscience » () dans la mesure où une pensée conduit à une autre jusqu'à ce que se précise une conclusion qui peut ici sembler arbitraire. Y prévaut une impression d'inspiration libre, non soumise à un plan préalable : Keats s'offre à voir dans le partage, vécu avec le lecteur, d'une expérience et non pas du souvenir de cet événement ; l'expérience en question n'est pas totalement cohérente, mais constituée de la somme des différents états d'esprit qui l'assaillent alors qu'il écoute le chant du rossignol..