L'Évangile selon Matthieu (en / ) est le premier des quatre évangiles canoniques que contient le Nouveau Testament. Il est aussi le tout premier livre du Nouveau Testament, alors que l'historiographie moderne le date des années 80 (1er siècle) et le définit comme ultérieur aux Épîtres de Paul (écrites entre 50 et 65) et à l'Évangile selon Marc (vers 65-75).

L'auteur n'indique pas son nom. Le titre et donc le nom de l'auteur, Matthieu, n'ont été ajoutés que plus tard. Ce titre identifie l'auteur avec l'apôtre Matthieu, le collecteur d'impôts devenu disciple de Jésus de Nazareth. Cette attribution est remise en question par la recherche actuelle, qui estime que le texte a été composé à partir de deux sources principales : l'Évangile selon Marc et un recueil de paroles de Jésus appelé Source Q par les spécialistes.

Ce texte, qui provient des milieux judéo-chrétiens de Syrie, décrit Jésus comme le Fils de Dieu, qui accomplit les prophéties de l'Ancien Testament. L'enseignement de Jésus se déroule en cinq grands discours, dont le plus connu est le Sermon sur la montagne. Les premières communautés chrétiennes à prédominance païenne ont reçu le livre très tôt et en ont fait leur évangile principal.

Origine et sources Auteur vignette|Le papyrus découvert en 1896-1897 à Oxyrhynque et datant du est l'un des fragments les plus importants de l'Évangile selon Matthieu. Ce recto contient le texte de Mt 1:1–9. Dans la mémoire de l’Église, les quatre évangiles sont l’œuvre de témoins exceptionnels. Or la recherche moderne a conduit à revoir ce jugement et à le nuancer. Les évangélistes ne sont ni des témoins oculaires ni des auteurs de fiction. Héritiers d’une tradition longue et riche qui leur fournit la matière de leurs évangiles, ils ne se bornent pas à fixer par écrit le trésor traditionnel dont ils sont les dépositaires, mais ils s’en font les interprètes.

On considère généralement que cet évangile est l'œuvre d'un auteur principal, avec des modifications apportées par un ou plusieurs rédacteurs ultérieurs. En tout état de cause, « la paternité de l'apôtre Matthieu n'est généralement pas retenue aujourd'hui », comme le souligne Élian CuvillierLe Nouveau Testament commenté, sous la direction de Camille Focant et Daniel Marguerat, Bayard, Labor et Fides, 2012, ..

Le milieu d'origine dans lequel ce texte a été produit est juif ; il « prône l'application intégrale de la Torah, à la suite du maître [Jésus] qui n'est pas venu l'abolir mais l'accomplir » ()François Blanchetière, Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien (30-135), éd. du Cerf, Paris, 2001, .. « L'auteur se considère comme un Juif détenteur de la véritable interprétation de la Torah, fidèle à la volonté divine révélée par Jésus qu'il déclare être le Messie et le Fils de Dieu »A. J. Saldarini, Matthews's Christian-Jewish Community, 1994, cité dans Fr. Blanchetière, Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien (30-135), éd. du Cerf, Paris, 2001, ..

Langue Le fait que l'Évangile selon Matthieu soit rédigé en grec koinè, tout comme le reste du Nouveau Testament, n'a pas empêché une partie des exégètes de s'interroger sur l'éventuelle existence d'une version originale « sémitique », c'est-à-dire d'un texte initial écrit en hébreu ou en araméen et traduit ultérieurement en grec. Cette théorie, aujourd'hui abandonnée par la plupart des spécialistes, se fondait sur une déclaration d'Eusèbe de Césarée, au . Utilisant comme unique source un texte de Papias rédigé vers l'année 120, Eusèbe écrit : ()Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 39,16.Élian Cuvillier, « L'Évangile selon Matthieu », in Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, , Labor et Fides, 2008 ..

La recherche actuelle estime que dès le départ le texte a été rédigé en grec, même si certaines parties ont été reprises de textes hébreux ou araméensJohn Nolland, Matthew, . Pour l'étude d'un fragment hébreu, voir Jean Bernardi : : . De nombreux passages proviennent du Tanakh, par exemple Is 42 cité en Mt 12, où l'auteur choisit tantôt l'original en hébreu, tantôt la traduction grecque de la Septante. Hugues Cousin, « Les chrétiens et la Septante », in Aux origines du christianisme (dir. Pierre Geoltrain), Folio, ..

Les spécialistes récusent les déclarations de Papias, d'Origène, de Clément d'Alexandrie, de Jérôme ou d'Épiphane, selon lesquels « les Nazaréens ne connaissaient qu'un Matthieu en hébreu » : en effet, le texte actuel de l'évangile ne donne pas à penser qu'il s'agit d'une traduction. Kurt Aland, Barbara Aland, tout comme Bart D. Ehrman, rappellent que le consensus des historiens élimine l'hypothèse d'une rédaction en hébreu ou en araméenKurt Aland et Barbara Aland, The Text of the New Testament : An Introduction to the Critical Editions and to the Theory and Practice of Modern Textual Criticism, Wm B. Eerdmans, 1995, .Bart D. Ehrman, Jesus: Apocalyptic Prophet of the New Millennium, , Oxford University Press, 1999, .Bart D. Ehrman, Jésus avant les Évangiles : Comment les premiers chrétiens se sont rappelé, ont transformé et inventé l'histoire du Sauveur, Bayard, 2017 , .. L'hypothèse d'un évangile rédigé initialement en hébreu ou en araméen apparaît d'autant plus hasardeuse qu'il n'existe aucune trace d'une version « sémitique ».

Quelques universitaires continuent pourtant à défendre la possibilité d'un document originel en araméen ou en hébreuFrançois Blanchetière a formulé en 2001 l'hypothèse d'un évangile selon Matthieu initialement composé en araméen. Cf. Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien (30-135), éd. du Cerf, Paris, 2001, à 103. En 2009, Dan Jaffé a repris cette hypothèse .. En 2003, Marie-Émile Boismard a réalisé une étude du codex MS 2650 conservé dans la collection Schøyen. Il réfute la théorie des deux sourcesBoismard distingue une langue sémitique dans le substrat le plus ancien du texte. .. Cette position est aujourd'hui abandonnée. Dans le monde académique anglo-saxon, George Howard s'est intéressé à un évangile de Matthieu en hébreu datant du la fin du « L'Évangile en hébreu de Shem Tov ibn Shaprut », par José Vicente Niclós, Revue biblique, vol. 106, No. 3, juillet 1999, Peeters Publishers, ..

Datation et contexte vignette|Vespasien a utilisé la conquête de Jérusalem pour légitimer son empireSeth Schwartz, Das Judentum in der Antike: Von Alexander dem Großen bis Mohammed, Stuttgart, 2016, p. 127.. Ce sesterce de l'année 71 illustre le thème de la Judæa capta : à côté d'un palmier dattier symbolisant la Judée, un combattant juif a déposé les armes et une femme juive est en deuil.

Plusieurs critères sont pris en compte, en particulier la manière dont le rédacteur relate la prophétie de Jésus concernant la destruction du Temple (Mt 24), qui a lieu en 70. Pour la majorité des spécialistes, la date de composition de cet évangile se situe après 70 et avant 80-85 (ou même 100 selon Raymond Edward BrownRaymond Edward Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ?, .). Une « fourchette » chronologique précise, tout aussi admise par les chercheurs, propose les dates butoirs de 68 à 95 pour l'ensemble des quatre évangiles canoniques, le premier étant celui de MarcMichel Quesnel, « Les sources littéraires de la vie de Jésus », in Aux origines du christianisme (dir. Pierre Geoltrain), Folio, ..

Une datation précoce de l'évangile selon Matthieu est d'autant moins probable que la rédaction semble s'être appuyée sur Marc, et donc lui être postérieure. D'autre part, l'incendie de la ville (Matthieu 22:7) montre que le rédacteur savait de quelle manière les soldats de Titus avaient détruit Jérusalem. Enfin, la manière dont est présenté le judaïsme correspond au moment où le christianisme a cessé d'être une voie spécifique au sein du judaïsme, bref vers les années 80 avec la réunion du synode juif de Jamnia, lorsque le judaïsme rabbinique a rompu définitivement avec le christianisme naissant.

Le contexte de rédaction de l’évangile de Matthieu apparaît comme celui de communautés chrétiennes proches du judaïsme du . En attestent les nombreuses références aux prophéties de la Bible hébraïque, la généalogie de Jésus, et la façon dont est traité le problème de la Loi. La position de Jésus à l’égard de la Torah, dans les années 80 lorsque Matthieu écrit, est le lieu du conflit majeur qui divise ces communautés du christianisme primitif, particulièrement à Antioche : de Marc, Matthieu reçoit l’image d’un Jésus critique à l’égard de la Loi et qui en abroge les aspects rituels. En revanche, la source Q des paroles renvoie l’image d’un Jésus fidèle à la Torah et la radicalisant.

De nombreuses hypothèses ont été avancées sur le lieu de rédaction de cet évangile et, pendant longtemps, la théorie d'une origine palestinienne a été retenue. C'est désormais l'hypothèse d'une rédaction à Antioche qui a les faveurs de l'exégèse contemporaineUne revue des hypothèses est disponible dans le livre de David C. Sim, The Gospel of Matthew and Christian Judaism aux pages 40 à 62., au point qu'il est parfois surnommé l'« Évangile d'Antioche »Édouard Cothenet, « L'Église d'Antioche », in Aux origines du christianisme (dir. Pierre Geoltrain), Folio, ..

La théorie des deux sources

vignette|redresse=0.7|gauche|Schéma de la théorie des deux sources. Longtemps considéré comme le plus ancien des évangiles, dont Marc se serait inspiré en le « résumant » (selon Augustin d'Hippone), l’Évangile selon Matthieu est désormais présenté comme le deuxième évangile, dans l'ordre chronologique, en fonction de la théorie des deux sources. D'après cette théorie et ses dérivés, Marc lui est antérieur de quelques années et a été l'une de ses sources, en complément de ce que les spécialistes appellent la source Q et qui « daterait des années 50 »Michel Quesnel, « Les sources littéraires de la vie de Jésus », in Aux origines du christianisme (dir. Pierre Geoltrain), Folio, ..

Daniel Marguerat indique que 80 % du texte de Marc (523 versets sur 661) réapparaissent en Matthieu et 55 % (364 sur 661) en Luc. Sur les de Marc, seuls 26 lui sont propres, 330 autres étant communs à Matthieu et à Luc, et 325 étant repris soit par l'un, soit par l'autre. Le texte marcien se retrouve presque en entier dans les deux autres synoptiques, soit 635 versets sur 661.

Matthieu et Luc se partagent de nombreux versets : 235 sur un total de chez Matthieu et 235 sur chez LucDaniel Marguerat, « Le problème synoptique », in Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008 , p. 31-32.. Les 523 versets de Marc utilisés par Matthieu équivalent à près de 50 % du texte matthéenÉlian Cuvillier, « L'Évangile selon Matthieu », in Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008, p. 92., et les 364 versets de Marc utilisés par Luc représentent 35 % du texte lucanienDaniel Marguerat, « L'Évangile selon Luc », in Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008 , p. 111..

On définit la source Q comme étant les versets que Matthieu et Luc ont en commun, en dehors de Marc. La source Q peut être reconstituée. Il n'est pas certain que l'auteur de Matthieu et celui de Luc l'aient rapportée in extenso. Les sentences qu'on y trouve ne sont pas données dans le même ordre par Matthieu et par Luc. Les citations de ce document insérées dans ces deux évangiles ne sont pas, le plus souvent, faites mot à mot, mais sous forme périphrastique.

Pour la reconstitution de ce document, le plus vraisemblable revient à admettre que Luc a mieux respecté que Matthieu l'ordre et la teneur de la source Q, et qu'il l'a introduite telle quelle dans son évangile, dans deux plages principales : Lc 6,20 --- 8,3 et Lc 9,51 --- 18,14 auxquelles on peut ajouter Lc 22,30.