Nina, c'est autre chose est une pièce de théâtre en "douze morceaux" écrite par Michel Vinaver en 1976 et publiée en 1978. Elle a été représentée pour la première fois le à Paris au Théâtre de l'Est parisien dans une mise en scène de Jacques Lassalle.

Trame

Personnages «Charles, 40 ans Sébastien, son frère, 42 ans Nina, 24 ans.»

Personnages évoqués et importants pour la diégèse

Marie-Dominique et Yvonnes, "les deux autres shampouineuses" L'Algérien (Tahar), est licencié par Sébastien L'Italien (Gino), remplace Charles au salon de coiffure Tonton, le patron de Nina et de Charles Le réfugié tchécoslovaque, le nouveau petit ami de Nina

Argument Michel Vinaver raconte lui-même ainsi sa pièce de théâtre: «Nina, c'est autre chose se compose à la manière d'une double hélice initiatique. Les deux frères, Charles et Sébastien, sont soumis par Nina à une série d'épreuves qui les font basculer d'un état dans un autre. Mais ce n'est pas sans se risquer elle-même tout entière dans l'aventure de sa propre mutation que la jeune femme opère celle des deux vieux garçons.» L'argument principal de la pièce est, en effet, la confrontation entre le mode de vie de Nina et celui des deux garçons depuis la mort de leur mère il y a huit mois.

Résumé Morceau I: L'ouverture du colis de dattes La pièce débute "in medias res" dans l'appartement de Charles et Sébastien. La discussion des deux frères est entremêlée de différents thèmes autant politiques qu'intimes. Nina est évoquée pour la première fois. Morceau II: Le rôti de veau aux épinards Le deuxième morceau est construit de la même façon que le premier: une discussion entre Charles et Sébastien dans laquelle s'entremêlent différents thèmes. Morceau III: L'arrivée Le troisième morceau contient la première occurrence du personnage de Nina. Ce morceau très bref (une page) met en jeu les questionnements de Nina envers les deux frères sur la mort de leur mère. Morceau IV: Le châle Ce morceau met en scène une dispute entre les protagonistes parce que Nina aimerait s'en aller. Morceau V: Au cinéma Ce morceau concerne lui aussi un départ, mais c'est cette fois Sébastien qui veut s'en aller de l'appartement, affirmant que c'est pour des raisons professionnelles. Morceau VI: Les tentures Dans ce morceau, Charles et Sébastien discutent du fait qu'ils veulent que Nina s'en aille. Elle les convainc ensuite que ce n'est pas nécessaire et aère l'appartement. Morceau VII: Le champ libre Dans ce morceau bref, Charles et Nina racontent à Sébastien un incident qui a eu lieu sur leur lieu de travail. Leur employeur a tenté de forcer Nina à avoir des rapports sexuels. Cette dernière a appelé Charles qui a frappé l'homme en question. Charles s'est fait virer de son travail. Morceau VIII: La baignoire Ce morceau met en scène l'arrivée de la baignoire. Mise au centre de la pièce, les protagonistes la remplissent. Les protagonistes prennent leur bain et se lavent les uns les autres en parlant du salon de coiffure. Morceau IX: La partie de cartes Dans ce morceau, Sébastien a le crâne ensanglanté et Nina s'occupe de soigner sa plaie, lorsque Charles rentre ivre à la maison. Morceau X: L'éveil Les protagonistes sont allongés dans le lit et discutent du travail. Morceau XI: Le départ Dans ce morceau, Nina fait sa valise avec l'aide de Charles et Sébastien, explique qu'elle a rencontré quelqu'un et s'en va. Morceau XII: La visite Il semble qu'il se soit passé beaucoup de temps entre le morceau précédent et celui-ci. Nina est chez Charles et Sébastien. Sébastien est en train de repeindre un mur, les meubles sont neufs et Charles prépare le diner. Nina raconte qu'elle est toujours avec l'homme dont il était question au morceau précédent. Charles et Sébastien parlent de leurs emplois respectifs, dans lesquels les situations semblent s'être apaisées.

Enjeux Dramaturgique: Le langage

«Amoureux de la polyphonie, Vinaver tend des pièges au sens, organise des dérapages, prépare des collisions entre les syllabes, les mots, les phrases, entre toutes les pièces rapportées d'un vaste puzzle.»

Le traitement du dialogue théâtral est particulier chez Vinaver et dans Nina, c'est autre chose. La conversation n'est thématiquement pas homogène et donne, comme le dit Jean-Pierre Ryngaert, professeur en études théâtrale à l'université Paris III, une impression de "puzzle" recomposé dans lequel le lecteur ou le spectateur doit aller à la recherche des différentes répliques qui vont ensemble. De fait, une réplique ne répond pas nécessairement à la réplique précédente et, parfois, introduit même un tout autre sujet de conversation. Cette idée est particulièrement visible dans le dialogue ouvrant le premier morceau de la pièce, à savoir L'ouverture du colis de dattes. Ici, plusieurs sujets de conversations s'entremêlent. Le premier sujet abordé est la promotion de Sébastien. Les répliques suivantes laissent penser qu'elles continuent sur le même sujet, mais nous nous apercevons dès la quatrième réplique qu'il s'agit plutôt d'un récit sur une ancienne aventure sexuelle de Sébastien. La conversation dévie ensuite sur la possibilité d'introduire une certaine Nina chez les deux frères, puis revient sur la promotion de Sébastien:

«Sébastien. – Veulent me faire passer chef d'équipe Charles. – Mais raconte

Sébastien. – J'ai raconté dix fois

Charles. – Comment elle t'a écarté les genoux

Sébastien. – C'est elle qui a écarté les genoux

Charles. – Oui c'est elle et puis on ne refuse pas l'avancement

Sébastien. – J'ai pas le goût du commandement

Charles. – Le côté à ouvrir c'est ici

Sébastien. – Elle avait de petites clochettes accrochées à ses bracelets à son collier

Charles. – Moi j'ai peur pour Nina chez nous c'est pas la place qui manque elle se fera toute petite déjà qu'elle fait pas un mètre soixante

Sébastien. – Chez nous

Charles. – S'ils te proposent de passer chef d'équipe c'est parce qu'ils pensent que t'es capable d'être chef d'équipe

Sébastien. – Elle avait un long collier qui faisait le va-et-vient sur mon ventre

Charles. – Le patron un de ces prochains soirs il va la suivre il va monter jusqu'à sa chambrette hier soir elle s'est régalée t'as vu? Le lapin elle adore ça elle s'est resservie deux fois ça vaudrait mieux qu'elle déménage

Sébastien. – Si j'accepte pas je me fais mal noter et ensuite ils cherchent le prétexte»

Cette idée de sujets qui s'entremêlent se remarque même intra réplique et est d'autant plus marquée par le manque de ponctuation évidente. Il n'y ni point, ni virgule et trois sujets différents sont abordés dans la même réplique : le décès de la mère, le harcèlement de Nina et des autres shampouineuses et les recettes de cuisine:«Maman n'a jamais dit qu'on devrait vivre ici comme dans une tombe ça fait quelque temps que systématiquement il lui passe la main entre les jambes pendant le travail et ça les trois shampouineuses elles y ont droit normal mais Nina c'est autre chose c'est les vrais épinards de l'ancien temps ça Sébastien.»Cette démarche esthétique singulière met en évidence le fait que, comme l'assume Michel Vinaver lui-même, "la parole est l'action même". Selon le dramaturge, cette façon de disloquer la parole rend compte du réel, au sens où "c’est pas vrai que les gens se répondent, non, les gens parlent et leurs discours s’entremêlent, se disloquent, etc."Michel Vinaver, dans "La création enracinée, entretien croisé", entretien mené par Gérard Astor avec Jacques Lassalle, 2012, 5min40 URL : https://www.theatrejeanvilar.com/2606-7305/le-blog/fiche/la-creation-enracinee-jacques-lassalle-michel-vinaver.htm Cette dislocation, représentée souvent au niveau des classes populaires, pourrait également être interprétée comme un geste politique, selon notamment Jean-Pierre Sarrazac, universitaire et homme de théâtre français: "Nul doute qu’il considère lui aussi que les classes dominantes ont seules (parce qu’il existe un but commun: se maintenir «en haut») le privilège, dans la vie et sur le théâtre, de produire des répliques qui s’ajustent et se répondent. Nul doute qu’il sait que la scène d’ «en bas» reste étrangère à la dialectique du langage, interdite de parole."

Dans cette esthétique proposée par Michel Vinaver, le sens n'est pas à chercher dans un sous-texte, tout est dans le texte lui-même, en perpétuel glissement, et c'est au lecteur/spectateur de construire le sens, ainsi que l'affirme le critique Jean-Pierre Ryngaert: "Tout est dans le texte «troué» et pourtant rien n'y figure de façon définitive, car le sens est à construire au moment même où les mots sont proférés. Ils ne sont jamais que l'écume de tout un monde, mais d'un monde qui n'existe pas indépendamment de la matérialité de cette écume." C'est précisément dans "cet entre-deux [que] se produit l'action."Michel Vinaver, dans "À voix nue", entretien mené par Caroline Broué sur France Culture, 2013, 1h36min20 URL : https://www.youtube.com/watch?v=bB5YTEkymF8&t=5590s L'esthétique du dramaturge invoque une forme de complicité entre lui et les lecteurs/spectateurs, ainsi que le montre Gilles Declercq, professeur à l'université Sorbonne Nouvelle: "Or, cet acte de déconstruction dialogique, assignable au dramaturge, et l’activité herméneutique corrélative de construction du sens assigné au spectateur, ne sont possibles qu’en raison même de l’existence d’une conscience langagière et rhétorique (doxa) commune au dramaturge et au spectateur. La déconstruction dialogique postule comme prérequis à son interprétation la connaissance par le public d’une topique sociale (les situations professionnelles et familiales archétypiques) et d’une doxa conversationnelle (les lieux communs langagiers associés à ces topoï)."

Une des conséquences d'une telle esthétique, assumée par le dramaturge lui-même, est de créer une forme de comique. Comme Michel Vinaver l'affirme: "Je crois qu’il y a une façon pour le comique de se manifester qui provient de ce qui est - moi j’appellerai ça la polyphonie - c’est-à-dire en fait le tressage de plusieurs plans différents, de plusieurs thèmes, et même de plusieurs temps différents, avec des étincelles qui se produisent par le frottement de ces différents plans."Michel Vinaver, dans "À voix nue", entretien mené par Caroline Broué sur France Culture, 2013, 1h28min, URL : https://www.youtube.com/watch?v=bB5YTEkymF8&t=5590s Une autre conséquence de cette "polyphonie" est le fait qu'il y ait de nombreux fils narratifs, difficiles à distinguer. Ainsi que le dit Danielle Chaperon, professeure à l'université de Lausanne: l'action "se complexifie en d'innombrables fils, en de multiples intrigues littéralement tricotées ensemble".

Thématique: Entremêlement du privé et du public

Dans cette pièce, c'est la relation entre les trois personnages qui est au centre de la pièce, comme l'affirme Anne Ubersfeld, historienne de théâtre française: «Pièce à trois personnages, c'est la première œuvre entièrement centrée autour d'une relation amoureuse - qui prend la forme particulière d'une relation triangulaire. [...] Nina elle, bouscule tout, elle conquiert l'aîné, partageant équitablement ses faveurs aux deux frères, elle ouvre les fenêtres, chasse le fantôme de la mère, contraignant les hommes à repenser et à refaire leur vie. Après quoi, elle s'en va vivre avec un jeune réfugié de son âge, laissant les frères abandonnés, mais régénérés. La pièce est évidemment centrée autour du personnage de Nina, de son autonomie: elle ne peut, ni ne veut jouer à la maman avec deux gaillards qui ont déjà perdu la leur. Ce qu'elle peut, c'est leur faire faire le travail du deuil, mais elle a son petit peintre réfugié pour jouer à la mère - elle qui a tant rêvé d'être infirmière. Fable d'un absolu non-conformisme psychologique et moral et d'un comique discret [...]»