Le bon sauvage (ou « noble sauvage ») désigne la figure mythique de l’être humain à l’état de nature, idéalisé dans son rapport immédiat au monde naturel.
Historique Le mythe du « bon sauvage », imaginant un être humain vivant dans un édenisme antérieur au péché originel, trouve ses prémices chez les explorateurs et conquérants de la Renaissance Cartier, Jacques. Voyages au Canada. Québec, Lux Éditeur, 2002., avant de se théoriser au siècle des Lumières. Aux , Christophe Colomb, Pedro Álvares Cabral, Amerigo Vespucci, Jacques Cartier et Marc Lescarbot explorent le continent américain, et découvrent une . Ces textes de voyage, en portugais, en castillan, en français ou en latin, posent les fondements de la figure du Kennel-Renaud, Élisabeth. (2009). « Le Mythe du Bon Sauvage », http://elisabeth.kennel.perso.neuf.fr/le_mythe_du_bon_sauvage.htm, consulté le 25 février 2010., dont le mythe du « bon sauvage » a constitué, pour les penseurs des Lumières, un prisme critique permettant de dénoncer les dysfonctionnements structurels et les iniquités de l'ordre social établi. La réactualisation dystopique la plus emblématique de ce mythe demeure Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, où la figure du « sauvage » sert de prisme critique à une société aseptisée..
Origine du terme Indigènes « nus » et « innocents » dans la Lettre de Pero Vaz de Caminha (1500) vignette|Espagnols face à des Sauvages « nus » et « innocents » prêts à partager leurs richesses et à devenir chrétiens. Gravure du . Le , l'armada du capitaine-majeur Pedro Alvares Cabral (1467-1520) accoste pour la première fois en Amérique du Sud. Les premiers contacts noués entre les Européens et les autochtones sont amicaux. Contrairement à certains Indiens de l'intérieur, les habitants de la région de Monte Pascoal et Porto Seguro sont des chasseurs-cueilleurs. Les hommes cherchent la nourriture en traquant le gibier, pêchant et cueillant des végétaux, tandis que les femmes cultivent des lopins de terre. Les descriptions des indigènes du nouveau continent par le pilote (anonyme) de la flotte, par le maître João Fara, et surtout par le secrétaire d'escadre de Cabral, l'écrivain Pero Vaz de Caminha (1450-1500), offrent parmi les premières descriptions détaillées des Indiens d'Amérique du Sud. Tout au long de sa lettre, datée du , Caminha contribue involontairement à fonder le mythe des bons sauvages. Les hommes qu'il décrit sont pacifiques, amicaux et obéissants. « Ils marchent nus, sans rien qui les couvre. Ils ne se préoccupent pas davantage de couvrir ou de ne pas recouvrir les parties intimes que de montrer le visage. Ils sont à ce propos d'une grande innocence. » Lorsque le Portugais « Nicolau Coelho leur demande de poser leurs arcs à flèche. Ils les déposent. » « Leur apparence est d'être de peau sombre, tendant vers le rouge, avec de bons visages et de bons nez, bien faits. »
Lors des premiers échanges avec les Portugais, les autochtones se montrent curieux, mais aussi craintifs des nouveautés : « On leur a montré une poule, ils en ont presque eu peur, et ne voulaient pas y toucher. Ensuite ils l'ont prise, mais comme effrayés. » Le , constatant que de plus en plus d'indigènes curieux et pacifiques apparaissent, Cabral ordonne à ses hommes de construire un autel où une messe est célébrée. Au terme de son séjour, Cabral détermine que les terres découvertes se trouvent bien à l'est de la ligne de démarcation établie entre le Portugal et l'Espagne par le traité de Tordesillas, c'est-à-dire dans la partie du monde relevant de la sphère d'influence portugaise. Pour solenniser la prise de possession du Portugal sur cette contrée, les Portugais édifient une croix de bois – peut-être haute de sept mètres. Et un second service religieux est organisé le . Si la Lettre de Caminha n'est pas diffusée immédiatement auprès du grand public, ses premières descriptions des Indiens du Brésil sont nécessairement connues et discutées en 1501 à son retour à la cour du Portugal, qui est fréquentée à l'époque par de nombreux marchands, banquiers et diplomates européens. Le rapport anonyme du pilote de Cabral est quant à lui imprimé en 1507 en Italien, dans la compilation de récits de voyage organisée par Fracanzano da Montalboddo : Paesi Novamente Retrovati et Novo Mondo de Alberico Vesputio Florentino Intitulato (Vicenza, 1507, feuilles 58 a 77, chapitres 63 a 83).
Propagation de l'idée du bon sauvage
Mythe du bon sauvage chez Cartier dans Voyages au Canada vignette|redresse|Jacques Cartier. On peut retrouver l’image du bon sauvage dans le récit par Jacques Cartier de ses rencontres avec les autochtones d’Hochelaga Jacob, Yves. Jacques Cartier. St. Malo: Bertrand de Quénetain, 2000. . Selon Cartier, le sauvage n’est pas barbare, mais plutôt proche de la nature, « l’âme aussi pure que des enfants ». Leur façon de s’habiller et leur mode de vie montrent à Cartier qu’ils ne sont pas effrayants ni dangereux mais qu’ils sont des êtres humains. Innocents et purs, les « sauvages » qu’il rencontre pendant son voyage sont curieux de ce qu’il leur apporte d’Europe. En remarquant leur nudité sans pudeur, Cartier donne aux fils de Donnacona des vêtements européens : ceux-ci jettent alors leurs peaux de bêtes, car ces vêtements n’ont plus de signification dans la culture française : « Et acoustrasmes ses dits deux fils de deux chemises et en livrees et de bonnetz rouges et à chacun sa chainette de laton au col ». En les traitant comme humains (même s’il les considère comme des enfants), Cartier établit un commerce avec eux et il apprend les rudiments de leur langage, dont il donne un lexiqueCartier, Jacques. Voyages au Canada. Québec: Lux Éditeur, 2002... Sa perspective chrétienne amène Cartier à les considérer comme des êtres innocents et sans religion, dans un état « sauvage » (au sens de « non cultivé »), susceptible d’une conversion au christianisme ; au départ de son premier voyage, il plante une croix pour que les autochtones puissent faire « plusieurs admyradtions » mais aussi pour symboliser la promesse de son retour : le rôle de l'homme européen serait alors de transmettre la Révélation à ses « jeunes frères ».
Marc Lescarbot et la construction coloniale du « bon sauvage » L’écrivain et juriste français Marc Lescarbot (vers 1570‑1641), auteur de L’Histoire de la Nouvelle-France (publiée en 1609 puis rééditée et augmentée en 1611‑1612 et 1617‑1618), occupe une place importante dans l’émergence des représentations européennes du « bon sauvage ». Plusieurs historiens, dont Isabelle Lachance, Gilles HavardGilles Havard, Empire et métissages : Indiens et Français dans le Pays d’en Haut, 1660‑1715, Québec, Septentrion, 2003. et Denys DelâgeDenys Delâge, Le pays renversé : Amérindiens et Européens en Amérique du Nord‑Est, 1600‑1664, Montréal, Boréal, 1991., ont montré que ses descriptions des peuples autochtones d’Acadie, notamment les Souriquois (Micmacs), oscillent entre admiration morale et hiérarchisation coloniale. Selon Isabelle Lachance, Lescarbot, bien qu’il reconnaisse une humanité commune entre Français et Autochtones, les dépeint comme vivant dans un passé idéalisé, sans véritable rôle dans la société coloniale qu’il imagineLachance, ibid..
Dans son Histoire, Lescarbot attribue aux Souriquois des qualités telles que la franchise, la bravoure ou la sobriété, qu’il oppose aux « maux qui affligent les peuples policés ». Il décrit par exemple leur société comme vivant « sans les contraintes judiciaires et sociales » qui caractérisent l’Europe de son tempsMarc Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France, Paris, 1609, livre VI.. Cette valorisation s’inscrit dans une tradition humaniste héritée de Montaigne, mais demeure encadrée par une vision chrétienne et coloniale : l’Autochtone est présenté comme moralement exemplaire, mais politiquement et historiquement incapable de s’inscrire dans le « temps présent », ce qui justifie implicitement la tutelle européenne.
Les analyses contemporaines soulignent que Lescarbot construit une figure du « sauvage vertueux » en mobilisant les genres de l’épopée et du récit de voyage. Gilles Havard note que l’auteur « célèbre la liberté et la bravoure des peuples algonquiens, tout en les inscrivant dans une hiérarchie morale où l’Europe conserve la primauté », ce qui témoigne de l’ambivalence de son discoursHavard, Empire et métissages, 2003.. Phillip John Usher de NYU montre que La Défaite des Sauvages Armouchiquois (1607) et L’Histoire de la Nouvelle-France entretiennent une relation intertextuelle qui permet à Lescarbot de mettre en valeur certains aspects de la vie autochtone tout en les intégrant dans un projet colonial françaisPhillip John Usher, « Du viatique à l’épique : l’épyllion américain de Marc Lescarbot », Arborescences, no 2, 2012..
René Beaudry écrit dans le Dictionnaire biographique du Canada :
L’historien Éric Bédard souligne que Lescarbot adopte un regard « très bienveillant » sur les peuples autochtones, qu’il décrit comme « un être qui vit plus proche donc de la nature, un homme qui n’est pas corrompu par le paraître ». Il rappelle également que Lescarbot voit les Autochtones comme « un peu comme des Gaulois », c’est‑à‑dire comme « un être innocent qu’il faut élever à la civilisation, comme les Romains l’avaient fait pour les Gaulois ». Selon lui, cette vision témoigne d’« un désenchantement de ce que sont devenus les Européens », révélant un regard colonial ambivalent où l’idéalisation du « sauvage » sert autant à critiquer l’Europe qu’à justifier la mission civilisatrice françaiseÉric Bédard, entretien avec Maxime Coutié, *« Marc Lescarbot, un des premiers historiens de la Nouvelle-France »*, Aujourd’hui l’histoire, Radio‑Canada OHdio, 1ᵉʳ décembre 2025, transcription officielle..
Alendra Ivars écrit :
Lescarbot à l'origine du « bon sauvage » ? L’origine du concept de « bon sauvage » est souvent attribuée au philosophe du XVIIIᵉ siècle Jean‑Jacques RousseauJean‑Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755., notamment à son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), où il est réputé avoir opposé les vertus du « sauvage » à la décadence de la civilisation européenne. Cette lecture, qui associe Rousseau à une forme de primitivisme moral en réaction à l’arrogance du rationalisme des Lumières, est toutefois remise en question par plusieurs chercheurs.
Plusieurs historiens voient en Lescarbot un précurseur d’une anthropologie coloniale naissante, notamment Denys DelâgeDelâge, Le pays renversé, 1991., Gilles Havard et Éric ThierryÉric Thierry, Un pionnier de la Nouvelle-France : Marc Lescarbot (vers 1570‑1641), thèse de doctorat, Université Paris‑IV, 1997..
L’anthropologue Ter EllingsonTer Ellingson, The Myth of the Noble Savage, University of California Press, 2001. a démontré que Rousseau n’a jamais employé l’expression « bon sauvage » et qu’il n’a pas idéalisé la « sauvagerie » de manière aussi effusive qu’on le suppose. Selon Ellingson, l’idée même d’un « bon sauvage » est en partie un mythe historiographique, davantage projeté rétrospectivement que fondé sur les textes du philosophe.
Ellingson retrace plutôt la généalogie du concept jusqu’à l’écrivain français Marc Lescarbot (vers 1570‑1641), auteur de L’Histoire de la Nouvelle-France (1609). Dans ses descriptions des peuples autochtones d’Acadie, notamment les Mi’kmaq, Lescarbot exprime une admiration marquée pour leurs qualités morales et sociales, allant jusqu’à écrire que « les Sauvages sont vraiment nobles »Marc Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France, Paris, 1609, [version numérisée](https://www.gutenberg.org/cache/epub/22268/pg22268-images.html).. Pour Ellingson, cette formulation constitue l’une des premières occurrences explicites de l’association entre « sauvage » et « noblesse » dans la littérature européenne, bien avant Rousseau.
Mythe chez Montaigne dans Des Cannibales vignette|redresse|Essais.