Saint Albert le Grand (né Albrecht von BollstädtSaint Albert le Grand, nom de naissance : Albrecht von Bollstädt, Oraedes), connu aussi sous les noms d’Albert de Cologne et Albertus Magnus, né autour de l'an 1200 à Lauingen et mort le à Cologne, est un frère dominicain, philosophe, théologien, naturaliste et chimiste allemand. Évêque de Ratisbonne durant trois ans (1260-1263), il préfère retourner à l'enseignement et est un professeur de renom au . Le plus célèbre de ses disciples est saint Thomas d'Aquin.
Homme de grande culture, il laisse une œuvre scientifique d’une grande ampleur, particulièrement brillante dans le domaine des sciences naturelles. Il répand également, comme Boèce et Jacques de Venise, des textes d'Aristote en Occident et laisse une somme de théologie servant de modèle à la Somme théologique de Thomas d'Aquin.
Biographie thumb|170px|Sceau d'Albert le Grand en tant qu'évêque de Ratisbonne, 1261. Albert le Grand naît Albert de Bollstaedt à Lauingen en Souabe entre 1193 et 1206, sans doute en 1193. Il meurt à Cologne en 1280. Il introduit dans les universités d’Europe les sciences grecques et arabes. Il est déjà surnommé « le Grand » de son vivant. Il est fêté le .
Après des études de lettres et de médecine en Italie du Nord (Venise, Padoue), il entre, en 1223, à PadoueÉdouard-Henri Weber, « Albert le Grand », in Dictionnaire des philosophes, Encyclopaedia Universalis-Albin Michel, 1998, 36-37., dans l'ordre des Dominicains. Il part étudier la théologie peut-être à Paris avant 1233, en tout cas à Cologne, où il l'enseigne dès 1228. Ses premiers travaux sont des commentaires du Pseudo-Denys l'Aréopagite.
Il professe ensuite au couvent Saint-Blaise de Ratisbonne (1237-1240), à Hildesheim, à Fribourg-en-Brisgau, à Strasbourg, et, en 1241, à Paris, à l'Université de Paris, au premier couvent dominicain de la rue Saint-Jacques (Collège des Jacobins, sous l'autorité de Guéric de Saint-Quentin. Il y obtient, en 1245, un poste de maître de théologie : il est maître régent, en place de Guéric de Saint-Quentin, jusqu'en 1248. À Paris (trois ans) et à Cologne (quatre ans, jusqu'en 1252) il a pour élève le jeune Thomas d'Aquin (1225-1274). Albert fonde en 1248 pour les dominicains de Cologne l’École supérieure de théologie (Studium generale), qu'il dirige comme maître régent jusqu'en 1254.
Au cours du , la philosophie d'Aristote, dont la Logica nova a été redécouverte au , principalement par l'intermédiaire de traducteurs arabes, s'impose en Occident à la suite du renouvellement de l'enseignement débuté par Pierre Abélard. C'est au cours de son séjour à Paris qu'Albert le Grand se familiarise avec les écrits du philosophe grec qui vont influencer toute son œuvre. En effet, la plupart de ses travaux consistent à commenter Aristote, en tombant parfois dans quelques paraphrases.
En 1250, il traite de l'arc-en-ciel dans son ouvrage De Iride. Entre 1250 et 1254, il écrit ses deux contributions à l'alchimie : les Meteora et le De mineralibusAlain de Libera, « Albert le Grand », in Dictionnaire du Moyen Âge, PUF, 2002, 27.. En 1252, il devient conciliateur, en l'occurrence entre la ville de Cologne et son archevêque. De 1254 à il est élu provincial (supérieur dirigeant un ensemble de couvents) de Germanie (la province de Teutonie), ce qui l'oblige à visiter à pied une cinquantaine de couvents.
En 1256-1257, il réside auprès de la curie pontificale, probablement en qualité de lecteur du studium de la curie. En 1257, il redevient enseignant à Cologne. En 1259, au chapitre général de l'ordre des dominicains de Valenciennes, il organise avec Thomas d'Aquin et d'autres frères, les études des Frères prêcheurs. 250px|vignette|De animalibus (v. 1450-1500), cod. fiesolano 67, Bibliothèque Laurentienne, Florence, Italie. En 1260, il est nommé évêque de Ratisbonne par le pape Alexandre IV, mais, après trois ans, il demande au pape Urbain IV et obtient de celui-ci la permission d'abandonner sa charge. Maintenu à la curie, il est chargé, en 1263, comme prédicateur, de relancer, « en Allemagne, Bohême et autres pays de langue allemande », la croisade (la septième se termine en 1254), jusqu'en octobre 1264. Il retourne à l'enseignement et aux conciliations : à Wurtzbourg (1264), à Strasbourg (1267), à Cologne (1270).
Ne se contentant pas de contester ponctuellement les travaux d'Aristote, il entreprend une encyclopédie d'ambition comparable De animalibus. Elle comprend : le classement de toute la faune d’Europe du Nord connue de son temps ; une description détaillée de la reproduction des insectes, la croissance du poulet, des poissons et de mammifères.
Ce vaste traité, achevé vers 1270, comprend vingt-six livres. Les dix-neuf premiers sont des commentaires de l'œuvre d'Aristote, les suivants sont consacrés aux animaux qui marchent, volent, nagent et rampent dans une classification inspirée de Pline l'Ancien. Dans ces derniers livres, il puise largement dans les matériaux du Liber de natura rerum de Thomas de Cantimpré. Cette œuvre reste isolée dans son temps, tranchant sur celles de ses prédécesseurs comme Isidore de Séville, et comprenant beaucoup plus de descriptions fondées sur des observations réelles.
Il n'empêche que pour encore longtemps la zoologie reste une branche de la théologie dans laquelle les animaux sont étudiés pour les symboles divins qu'ils véhiculent.
Albert le Grand écrit également des encyclopédies semblables pour les minéraux, le De mineralibus et pour les végétaux, le De vegetabilibus. Ce dernier ouvrage comprend une étude sur les effets respectifs de la lumière et de la température sur la croissance des végétaux, ainsi que la question des greffes. On doit à Albert Le Grand la première occurrence documentée de la fabrication de l'arsenic. Il décrit comment il a pu l'isoler en chauffant l'oxyde As2O3 avec du savon ; il expérimente également avec des composés chimiques sensibles à la lumière, notamment le nitrate d'argent.
Ces œuvres sont riches en enseignements historiques et nous apprennent par exemple qu'Albert ne connaissait l'usage du salpêtre que pour la fabrication de l'acide nitrique ou encore que l'ortie était encore citée comme fibre textile à cette époqueBertrand Gille (historien), Histoire des techniques.. vignette|200px|Sarcophage romain contenant les reliques d'Albert le Grand dans la crypte de l'église Saint-André de Cologne, Allemagne. En 1274, après avoir pleuré la mort de son disciple Thomas d'Aquin, théologien de renom, il participe au concile de Lyon. En 1275, il inaugure l'abbaye Saint-Vit de Mönchengladbach. « Vers 1276-1277 il aurait accompli un ultime voyage à Paris en vue d'apaiser (ce fut en vain) l'hostilité des théologiens de l'université à l'endroit de ces philosophies grecques et arabes qu'il avait plus que quiconque contribué à faire connaître » (É.-H. Weber).
Il meurt à Cologne le . Son tombeau se trouve dans l'église Saint-André de Cologne.
Après sa mort
Albert le Grand est béatifié en 1622 par Grégoire XV. Il est canonisé en 1931 par le pape Pie XI et proclamé docteur de l'Église par le même Pie XI. Il est proclamé « saint patron des savants chrétiens » en 1941 par Pie XII.
L'histoire le retient souvent comme « Docteur universel », en compagnie du « Docteur angélique » (son propre élève saint Thomas d'Aquin), du « Docteur séraphique » (saint Bonaventure) et du « Docteur admirable » (le franciscain Roger Bacon, critique comme lui d'Aristote envers qui saint Thomas d'Aquin avait eu davantage d'indulgence). Ce qui donna naissance à l'idée selon laquelle « pendant longtemps, la philosophie a consisté essentiellement en une rédaction de notes de bas de page dans l'œuvre d'Aristote ». (détournement d'une réflexion d'Alfred North Whitehead sur Platon).
La rue Maître-Albert dans le de Paris porte son nom en hommage depuis 1844. La place Maubert tiendrait son nom d'une déformation de Maître Albert. Une plaque commémorant son souvenir orne l'entrée du couvent Saint-Jacques en l'église Saint-Étienne-du-MontLe nom de la place Maubert ( «Platta Maberti » en 1280 par Guillaume de Nangis, dans la Vie de Philippe Le Hardi) viendrait de la contraction de Maître-Albert. Selon Thomas de Chantpré et tous les anciens auteurs, « La Place Maubert […] a dit-on, pris le nom qu'elle porte, d'Albert le Grand dont la réputation étoit si grande que ne trouvant pas de salle assez vaste pour contenir les écoliers qui venaient étudier sous lui, il fut obligé de faire ses leçons au milieu de cette Place qui, depuis, fut nommée la Place Maubert, c'est-à-dire, la Place de Maître Albert ». Cf. Gilles Ménage, article « Maubert », in : Dictionnaire étymologique ou Origines de la langue françoise, page 90. Cette étymologie ne fit pas l'unanimité, et fut contestée par Jaillot et d'autres auteurs : le nom « Maubert » pourrait provenir de l'évêque Madelbert, car la place porte en d'anciens manuscrits le nom de place Madelberti, et s'appelait sans doute déjà ainsi du vivant de saint Albert qui, comme dominicain, devait enseigner dans son couvent et ne pouvait pas se faire appeler maître, puisqu'il n'était pas maître-ès-arts. cf. Alain de Libera, Métaphysique et noétique : Albert Le Grand, page 33, note 59.. thumb|
En 1993, il est choisi par les fondateurs de l'IRCOM (Angers) pour saint patron d'une formation universitaire en humanités et sciences politiques, en partenariat avec l'université d'Angers. L'Institut Albert-le-Grand est attaché à sa mémoire et organise chaque année une fête en son honneur.
Une bactérie, Agrobacterium albertimagni, un crustacé, Bogidiella albertimagni et un brachiopode fossile, Albasphe albertimagni, sont nommés en son honneur, ainsi qu'une plante, E. Mey.
Contributions 170px|vignette|Albert le Grand par Justus van Gent (v. 1474), Galerie nationale des Marches, Urbino, Italie. Philosophie Aimant à recevoir, commenter et enseigner les textes d'Aristote, son travail philosophique consista surtout à diffuser Aristote et les commentaires émis par Averroès. Il n'est cependant pas le premier à s'atteler à la tâche, puisque Abélard l'avait bien entamée au . Albert le Grand a permis ainsi une seconde diffusion en Occident des philosophies grecques (après Boèce) et une première diffusion de ses commentateurs arabes, quelque temps avant celle qui entourera la chute de Constantinople (relayé par son disciple Thomas d'Aquin qui pour sa part, pas plus qu'Averroès, n'en relèvera les erreurs) et à les confronter avec la doctrine chrétienne. Saint Albert se nourrit en effet de sources grecques (Empédocle, Euclide, Platon, Aristote), latines (Sénèque) et arabes (Al-Kindi, Averroès et Avicenne et Alhazen dans ses dernières œuvres)Theories of vision from al-Kindi to Kepler David C. Lindberg : « Albert le Grand et l'établissement de la tradition aristotélicienne », 104-107.
Science Conçus sur le modèle des traités d’Aristote, ses traités de sciences naturelles condensent les textes grecs et latins commentés et complétés par les Arabes (dans les domaines de l’astronomie, des mathématiques, de la médecine) ; mais Albert ajoute ses propres critiques et observations. Il prône l’expérience, n’hésitant pas à interroger lui-même les spécialistes. Il fut ainsi un inlassable encyclopédiste, qui n'hésitait pas à aller voir et interroger les experts directement.
Ainsi son traité Des animaux est composé de dix-neuf livres rapportant les données antiques et de sept livres qui sont les fruits de ses observations et de ses enquêtes auprès de chasseurs, fauconniers, baleiniers… Il classe plus de quatre cents espèces végétales (Des végétaux, cf. Liste des simples du De vegetabilibus et leurs propriétés). S’autorisant à critiquer Aristote, il corrige chaque fois qu’il le juge utile les erreurs de l’héritage antique.