Abou T̩ayeb Ah̩mad ibn al-H̩usayn, portant le surnom d'al-Mutanabbī ou El Moutanabbi () () est un poète arabe appartenant à la tribu Kinda, né en 915 à Kufa et mort assassiné en 965, près de Dayr al-Akul (au sud-est de Bagdad)« al-Mutanabbī », Encyclopédie de l’Islam, Brill Online, 2014, Bibliothèque universitairedes langues et civilisations, 4 mars 2014.. Ses poèmes tournent autour des louanges des rois, des descriptions de batailles, de la satire, de la sagesse et de sa philosophie de la vie que beaucoup d'hommes partagent avec luiAyyıldız, Esat (2020), "el-Mutenebbî’nin Seyfüddevle’ye Methiyeleri (Seyfiyyât)", BEÜ İlahiyat Fakültesi Dergisi , 7 (2) , 497-518 . DOI: 10.33460/beuifd.810283.
Il est considéré comme le plus grand poète arabe de tous les temps et celui qui a le mieux su maîtriser la langue arabe et ses rouages. Il lègue un patrimoine de , qui raconte sa vie tumultueuse auprès des rois et donne une vision sur la vie arabe du .
Il est connu pour sa grande intelligence ; il disait ses poèmes sur le vif, sans préparation. Il a déclamé ses premiers poèmes très jeune, avant l'âge de dix ans. D'un caractère altier et aventureux, l'un de ses poèmes causera sa perte en précipitant son assassinat.
Le nom , voulant dire , lui fut adjoint durant sa jeunesse, quand il écrivit des textes jugés à l’époque comme arrogants et en se comparant aux prophètes (أَيَّ مَحَلٍّ أَرتَقي أَيَّ عَظيمٍ أَتَّقي وَكُلُّ ما قَد خَلَقَ الـ لاهُ وَما لَم يَخلُقِ مُحتَقَرٌ في هِمَّتي كَشَعرَةٍ في مَفرِقي). Il avait à peine dix-sept ans.
Contexte politique et historique La période où Abou Tayyeb Al-Mutanabbi a grandi a été le théâtre d'une désintégration de l'État abbasside et de la création diffuse de mini-États islamiques construits sur les ruines et les lambeaux de ce grand territoire morcelé. Ce fut une période politique marquant l'avènement d'une ère de craquèlement, de tension et de conflit, vécue par les Arabes et les musulmans. Le califat à Bagdad avait perdu de son poids politique et le pouvoir était passé entre les mains des ministres et des chefs de l'armée. Sont apparus alors de nombreux émirats au sein du Bilad el-Cham, chose qui a contribué à la fragilisation des frontières qui furent prises d'assaut à la fois de l'intérieur (comme les mouvements sanglants des Qarmates (al-quaramita) et les attaques sur Koufa) et de l'extérieur par les non-arabes désignés communément sous le générique "al-roum" .
Ces dissensions et ces morcellements politico-sociaux ont eu un rôle direct à jouer sur le domaine culturel et littéraire. En effet, chaque ministre et chaque prince avait une "cour" et un "salon" réunissant les poètes et les scientifiques les plus prestigieux, rivalisant les uns avec les autres pour la grandeur et la diversité de ce susdit salon. Les poètes avaient souvent le rôle de courtisans payés pour distiller la beauté de leur art dans la louange de leurs employeurs, et pour démontrer un respect profond pour ces derniers. Mais ce qui était aussi à l'image de cette époque agitée, c'était la migration de ces poètes lors des désaccords, de salon en salon, de maître en maître, et d'un prince à l'autre. Dans ce monde troublé était l'émergence d'Abou Tayeb ; conscient de son intelligence et de sa capacité innée à tirer profit de ce qui l'entourait, il a fait de la poésie sa profession, en profitant de sa passion pour la lecture et la mémorisation.
Biographie Enfance et formation Al-Mutanabbi est né dans l’actuel Irak, dans la ville de Koufa. Son père était porteur d'eau, et a exercé plus tard le métier de panégyriste à gage. Fils unique n'ayant pas connu sa mère, il est élevé par sa grand-mèreLe Livre des Sabres, Actes Sud, Sindbad, 2012, 10. Il grandit dans un milieu bédouin qui lui donne une formation religieuse solide.
En 924, après une attaque qarmate à Koufa, il part vivre dans le désert avec eux, apprenant leur dialecte arabe. Prétendant être un prophète, il fomente à l’âge de dix-sept ans une rébellion qarmate à Lattaquié en Syrie. Sa révolte échoue et il est emprisonné par les autorités d’Homs.
Après cette révolte, on lui donne le nom dal-Mutanabbi, « celui qui se déclare prophète ». Il sort de prison en 935, et en 948 il entre à la cour de l’émir hamdanide, Ali Sayf al-Dawla. Il loue Sayf al-Dawla, chez qui il voit l'image du héros et de l'homme d'État.
Période de Sayf al-Dawla Cette période fut considérée par les historiens et les critiques littéraires ainsi que par la postérité, comme étant l'âge d'or du poète. Elle dura 9 années au terme desquelles Al Mutanabbi quitta Bilad el-Cham pour l'Égypte.
Séjour en Égypte Après une brouille avec Sayf al-Dawla, il part pour l'Égypte et rejoint la cour de Abou al-Misk Kafour. Espérant obtenir une haute fonction politique, il est déçu. En quittant l'Égypte, il écrit plusieurs satires très virulentes contre Kafour, qui comptent parmi les plus célèbres de la littérature arabe.
Mort En 965, alors qu'il voyage vers l'Irak, il est attaqué près de Dayr al-Akul par des adversaires cherchant à se venger de ses satires. Selon une tradition célèbre, il aurait d'abord tenté de fuir, puis serait revenu combattre après qu'un compagnon lui eut rappelé les vers héroïques qu'il avait lui-même écrits. Il est tué au combat.
Vie privée Les informations sur sa vie privée sont limitées. Les chroniqueurs médiévaux s'intéressent surtout à sa carrière littéraire et politique. On sait néanmoins que :
il voyagea constamment entre l'Irak, la Syrie et l'Égypte ; il entretenait des relations étroites avec les souverains qui le protégeaient, mais celles-ci étaient souvent marquées par son ambition et son caractère fier ; les sources mentionnent qu'il avait un fils nommé Muhassad, qui mourut avec lui lors de l'embuscade de 965. Les détails concernant son épouse ou sa vie familiale restent très peu documentés.
Son héritage est immense : son Diwan est encore aujourd'hui étudié dans tout le monde arabe, et nombre de ses vers sont devenus des proverbes ou des citations célèbres.
Analyse de la relation entre le poète et son entourage Et l'on s'accorde à dire que c'est le côté altier, franc-tireur, fier et bohème qui a fait marcher cette alchimie entre le poète et le prince dans lequel il voyait en quelque sorte une image magnifiée de lui-même. Ainsi, Al-Mutanabbi erra longtemps avant cette longue escale à Alep où il offrit ses services à Ali Sayf Al-Dawla, un prince de son âge dont il avait entendu chanter les louanges. La relation des deux hommes fut dès le départ particulière : Al-Mutanabbi avait la position d'un favori du prince, il ne déclamait pas ses poèmes debout devant la cour comme les autres poètes, il était couvert de cadeaux et avait plus de liberté et d'élan que ses congénères, et il avait même combattu aux côtés du prince. Cette relation quasi exclusive faisait écumer les nombreux ennemis que le poète s'était fait au sein de la cour. Une anecdote rapporte un reproche fait par Abu Al-Firas Al-Hamadani (poète et cousin du prince) : On rapporte beaucoup de duels littéraires entre ces deux poètes. Et l'on retrouve notamment au cours de l'un d'eux le célèbre vers "Je suis celui dont l'aveugle voit la littérature, et celui dont les mots ont fait ouïr le sourd.". Toutes ces attaques autant escarmouches littéraires qu'intrigues de cour ont miné la relation entre le prince et son favori. La nature assez fière et orgueilleuse d'Abou Tayyeb ayant toujours été son talon d'Achille, dans sa recherche effrénée de la gloire et avec un ego surdimensionné, il en est vite arrivé à créer des barrières avec son entourage et la cour. Ce fossé le poussait dans ses élans impulsifs à s'identifier à la personne du prince et à prendre sa gloire pour lui-même outrepassant le rôle restrictif où le mettait sa situation. Ces dépassements furent la cause majeure de la rupture entre les deux hommes.
Production littéraire Cette période fut surtout pour ses « mad'hiet » qu'on appellera plus tard « al-sayfiyyèt » par référence à ce dernier. Il utilise dans ce genre poétique l'héroïsation et la glorification des qualités de courage et de bravoure militaire notamment. On le voit dans ces quelques vers:
"Tu les a dardés d'une mer d'acier laissant sur la terre derrière eux une traînée bruyante
Elle les avait trouvé le soir sur des tapis de soie, les laissant le matin sur un tapis de terre."
Il utilise aussi la glorification des origines et de la lignée du prince. Ou encore, une quasi déification du prince faisant de lui tour à tour la personnification des éléments ou encore le comparant métaphoriquement au soleil ou à la mer comme on le voit dans le titre même de son poème "il est la mer" (dont est tiré le premier vers présenté dans ce paragraphe).
Déception et départ Selon certaines sources, Al-Mutanabbi a quitté cette cour après une violente dispute l’opposant au grammairien Khalawaih qui n’hésita pas à le gifler devant l’émir qui serait resté de marbre devant cette offense. Cependant, cette version des faits est réfutée par plusieurs sources qui invoquent un amour pour la sœur du prince que le poète aurait pleuré avec un manque de bienséance dans ce poème "celui des deux soleils qui est absent" dans ce vers :
"Ils savent la beauté de ses lèvres quand on la salue, et il n'y a que Dieu qui sait celle de la bouche et des dents."
D'autres encore rappellent la large fissure qui s'est agrandie entre les deux hommes, élargie par les intrigues de cour et le tempérament orgueilleux et emporté du poète.
Abu Tayyeb rejoint donc en 957 une autre cour, celle des Ikhchidides, et écrit des poèmes pour Abu al-Misk Kafur.
La période ikhchidienne Cette période fut à vrai dire comiquement ambivalente dans la production littéraire du poète. Car entre le titre de ce poème de louanges "c'est comme si tout louange que j'ai écrit avant le tien m'avait rendu coupable" et entre ce titre de poème satirique: "l’eunuque", il y a tout un monde. Là encore, nous voyons l'illustration parfaite du tempérament du poète.
Louanges Bien que les louanges soient au rendez-vous une fois encore avec Kafur, elles ne sont pas de la même qualité que les poèmes adressés à Sayf Al-Dawla. Il n'y a pas une magnification ou une presque déification du personnage comme avec Sayf Al-Dawla dans lequel le poète voyait un autre lui-même. On le voit jouer le rôle du fonctionnaire ambitieux qui écrit pour arriver à ses fins.
Satire C'est la partie satirique qui est la plus connue dans l'œuvre de Mutanabbi dans cette période ikhchididienne. Il utilise dans ce genre de poésie la caricature, la déformation corporelle, l'insulte corporelle et des traits mordants et vifs cinglants et cruels. Il démontre aussi un racisme et un esclavagisme certain. Il vilipende d'un ton acerbe la personne de Kafur. Il dira notamment :
"Qui a appris à l'eunuque noir une vertu, ses pairs blancs ou ses royaux parents ?
N'achète jamais l'esclave si tu n'as pas de bâton ; les esclaves sont bien des espèces damnées".
Mais à vrai dire, sous ce ton satirique, on sent surtout poindre la déception et l'esprit de revanche d'un être qui se sent supérieur et qui est humilié d'avoir chanté les louanges d'un homme de moindre importance pour n'en récolter que des promesses non tenues.
Extraits et citations
Si tu vois les dents du lion surgir ; ne crois pas que le lion te sourit. Je suis celui dont l'aveugle voit la littérature, et celui dont les mots ont fait ouïr le sourd. C'est en rapport à la grandeur des gens déterminés qu'arrivent les déterminations ; et vient par la noblesse des gens généreux leur générosité. La gloire est pour l'épée ; non pas pour la plume. La mort est inéluctable et les âmes précieuses ; stupide est celui qui croit précieux ce qu'il possède. L'homme espère et la vie est appétissante ; la vieillesse est plus digne que la jeunesse frivole. Oh fête avec quel état tu reviens ? Apportes-tu du nouveau ou bien c'est encore le même refrain !