Anne de Geierstein, la fille du brouillard (Anne of Geierstein; or The Maiden of the Mist), également intitulé Charles le Téméraire en traduction française, paru le sous la signature « par l'auteur de Waverley », est l'un des derniers romans historiques de l'auteur écossais Walter Scott.
L'action principale se situe pendant les guerres de Bourgogne, de 1474 à 1477, en Suisse, puis en Alsace, en Bade, en Bourgogne, en Provence et en Lorraine. Deux exilés anglais voient Charles le Téméraire se fourvoyer dans une querelle inopportune avec les Confédérés suisses, qu'il méprise et sous-estime. Il y perd la vie, et la Bourgogne sa puissance.
Rapporté par un des personnages, un conte vient s'imbriquer dans le roman : « le récit fantastique de Rodolphe de Donnerhugel ».
Genèse
En , lorsqu'il termine Quentin Durward, Walter Scott songe à un deuxième roman consacré à la rivalité entre et Charles le Téméraire. Puis il choisit de se concentrer plutôt sur la campagne fatale que mène Charles contre la Confédération suisse. En , alors qu'il vient de terminer la première série des Chroniques de la Canongate, il envisage enfin de donner forme à son idée. Scott connaît bien l'histoire de France et de Bourgogne. En revanche, il est moins versé dans celle de la Suisse. Son éditeur lui fournit de la documentation. Mais, à ce moment-là, l'auteur préfère se tourner vers la seconde série des Chroniques de la Canongate, qui devient La Jolie Fille de Perth. Terminé en , ce livre paraît en mai« Anne of Geierstein », sur walterscott.lib.ed.ac.uk, 19 décembre 2011..
Sources thumb|alt=Miniature. Personnages alignés de face derrière une table en arc de cercle, sur laquelle est posée une épée. Devant la table, d'autres personnages tournent le dos. Un greffier est assis sur un tabouret.|left|upright=1|Un tribunal de la Sainte-Vehme, vers 1375.
En , l'auteur commence à travailler sur le scénario d'Anne de Geierstein. Il étudie la documentation fournie par Cadell l'année précédente. Quatre de ces livres vont lui être précieux : une traduction en français de Die Geschichten der Schweizer (1780) de Johannes von Müllern, Switzerland (1815) d'Ann Yosy, Switzerland (1822) de Louis Simond et The History of Switzerland (1825) de Thomas Colley Grattan.
Le journal de voyage de son ami James Skene, illustré, a déjà servi à Scott pour Quentin Durward John Gibson Lockhart, The Life of Sir Walter Scott, Bart., Édimbourg, A. & C. Black, 1871, 529 . Cité par Richard Hill, « Walter Scott and James Skene: A Creative Friendship », sur romtext.org.uk, Romantic Textualities, Centre for Editorial and Intertextual Research Cardiff University, , hiver 2013, 76. Mis en ligne le 17 juillet 2014 (consulté le 2018).. Il y a recours à nouveau pour les scènes dAnne de Geierstein situées en France.
Il se sert par ailleurs d'un exposé de Skene décrivant un tribunal de la Vehmegericht, ou Sainte-Vehme. Scott s'intéresse de longue date à cette société secrète. Dans les années 1790, il a lu de nombreux ouvrages allemands qui en parlaient. Il a évoqué le thème en 1797 dans sa tragédie La Maison d'Aspen (qui ne paraîtra qu'en 1830)On trouve La Maison d'Aspen dans Le Nain noir, suivi de romans variés et de pièces diverses, sur books.google.fr, dans Œuvres de Walter Scott, trad. Albert Montémont, Paris, Ménard, 1837, (consulté le 28 octobre 2018).. Il a traduit, en 1799, le Götz von Berlichingen de GoetheLaffont, Bompiani, Le Nouveau Dictionnaire des œuvres de tous les temps et de tous les pays, coll. « Bouquins », Bompiani, Laffont, 1994, I, 269.. Pour Anne de Geierstein, il approfondit ses connaissances en la matière. Il consulte notamment l'''Ueber die Verfassung der heimlichen Gerichte in Westphalen (1794) de Carl Philipp Kopp, le Précis de l’histoire des tribunaux secrets, dans le nord de l’Allemagne (1824) de François-Adolphe Loève-Veimars et le Das Femgericht Westphalens (1825) de Paul Wigand.
Écriture
Il commence à écrire à la mi-. Mais les premières scènes sont sévèrement critiquées par le coéditeur , qui ne voit pas bien comment l'auteur pourrait parler d'un pays, la Suisse, où il n'a jamais mis les pieds. Scott se détourne alors du roman. Il n'y revient que le . En , il connaît un blocage. En mars, de nouvelles critiques de Ballantyne lui font à nouveau délaisser le projet. Cadell lui redonne confiance. Le , l'auteur estime n'en avoir plus que pour une semaine de travail. Mais il délaisse encore le roman jusqu'au . , il a terminé.
Publication
Anne of Geierstein; or The Maiden of the Mist (Anne de Geierstein, la Fille du brouillard) paraît en trois volumes sous la signature « par l'auteur de Waverley » : à Édimbourg, chez Cadell, le ; à Londres, chez Simpkin et Marshall, le .
Cadre historique Guerre des Deux-Roses
La guerre des Deux-Roses oppose en Angleterre, de 1455 à 1485, la maison royale d'York à la maison royale de Lancastre « Wars of the Roses: An Overview », sur thoughtco.com (consulté le 2 novembre 2018).. En 1471, les Lancastriens sont défaits à la bataille de Tewkesbury « Battle of Tewkesbury », sur battlefieldstrust.com, 2018 (consulté le 2 novembre 2018).. Un des leurs, exilé en France, John de Vere, comte d'Oxford, est impliqué dans plusieurs complots contre le roi « John de Vere, Earl of Oxford », sur shakespeareandhistory.com (consulté le 2 novembre 2018)..
Guerres de Bourgogne thumb|alt=|left|upright=1.5|La Confédération suisse en 1474.
Les Confédérés suisses ont acquis leur indépendance. Mais ils entretiennent des rapports tendus avec la maison de Habsbourg. Dans ce contexte, Sigismond, archiduc d'Autriche, fait alliance en 1469 avec Charles le Téméraire, duc de Bourgogne : par le traité de Saint-Omer il lui vend, avec droit de rachat, des territoires de Haute-Alsace et de Forêt-Noire, ce qui fait de Charles un voisin immédiat des cantons suisses« Les guerres de Bourgogne », sur herodote.net, 2018 (consulté le 2 novembre 2018).. Charles nomme pour ces territoires un bailli, Pierre de Hagenbach, qui prend des mesures nuisant au commerce entre les villes rhénanes et suissesFrancis Rapp, « Les villes du saint Empire et le problème militaire : l'exemple de Strasbourg », sur persee.fr, dans Journal des savants, 1996, 390 et 391 (consulté le 2 novembre 2018). — « Pierre de Hagenbach (2/3) », sur isundgau.com, 15 octobre 2014 (consulté le 2 novembre 2018)..
Le , une alliance de dix ans est conclue entre les Confédérés, Soleure, les quatre villes impériales du Rhin (Strasbourg, Bâle, Colmar et Sélestat) et les évêques de Strasbourg et de BâleClaudius Sieber-Lehmann, « Bourgogne, guerres de », sur hls-dhs-dss.ch, Dictionnaire historique de la Suisse, 9 octobre 2006 (consulté le 2018).. En mai, Hagenbach est exécuté pour crimes de guerre. En août, l'opération de représailles menée en Haute-Alsace par son frère Étienne sert de déclencheur aux guerres de Bourgogne (1474-1477), qui opposent les Confédérés à Charles le TémérairePaul-Bernard Munch, « Pierre de Hagenbach 3/3 », sur ekladata.com (consulté le 2018)..
Le , Sigismond, peu satisfait de son allié Charles, signe une « paix perpétuelle » avec les Confédérés. En avril 1476, , à qui Charles dispute son duché, fait alliance contre lui avec les SuissesOlivier Petit, « René II duc de Lorraine », sur beaudricourt.hautetfort.com, 4 mai 2011 (consulté le 2018)..
Les guerres de Bourgogne se soldent par la mort de Charles le Téméraire et par l'effondrement de la puissance bourguignonne.
Dates du récit et dates historiques thumb|alt=Croquis très simplifié, avec le duché de Lorraine, la Bourgogne, la Haute-Alsace, la Forêt Noire, la Confédération suisse et le comté de Provence, les villes citées dans le livre et les batailles de Grandson, Morat et Nancy.|right|upright=1.4|Lieux du roman.
Le récit de Scott resserre la chronologie des événements sur un peu plus de deux ans, de l'automne 1474 à .
Historiquement : Pierre de Hagenbach est exécuté à Brisach en ; Édouard IV débarque à Calais en juillet 1475 ; le traité de Picquigny est signé le mois suivantFrançois Blary, « Cérémonie des 500 ans du traité de Picquigny », sur fresques.ina.fr, 2 septembre 1975 (consulté le 2 novembre 2018). ; la bataille de Grandson a lieu en mars 1476 ; celle de Morat en juin ; Charles le Téméraire est tué le « Calendrier historique du Valais », sur vslibre.wordpress.com, 14 avril 2014 (consulté le 2 novembre 2018). ; Marguerite d'Anjou ne meurt qu'en 1482, à Dampierre-sur-Loire« 12 mai Dampierre : Arrivées de Marguerite d’Anjou et de l'Abbé Brevet », sur saumur-kiosque.com, 9 mai 2012 (consulté le 2 novembre 2018)..
Lieux du récit Le récit débute en Unterwald, un des « cantons des Forêts », les cantons fondateurs de la Suisse. Il se déplace non loin de Bâle. Il se poursuit à Ferrette (La Férette, dans le livre), en Haute-Alsace, c'est-à-dire au sud de l'Alsace. Scott transpose librement à Ferrette des événements historiques qui ont eu lieu plus au nord, sur la rive allemande du Rhin, à Brisach, que les Français appellent aujourd'hui Vieux-Brisach. Deux personnages se rendent à Strasbourg, l'un par la rive alsacienne du Rhin, l'autre par la rive allemande où Scott situe le fictif château d'Arnheim. Ils gagnent ensuite Dijon, dans le duché de Bourgogne. Puis l'action se transporte dans le comté de Provence, à Aix et sur la montagne Sainte-Victoire, qui se dresse à treize kilomètres à l'est d'Aix. Scott la coiffe d'un monastère qui n'existe pas encore à l'époque du récit. Il n'est construit qu'au « Prieuré et Croix de Provence », sur grandsitesaintevictoire.com (consulté le 2 novembre 2018). — « Cloître prieuré de Sainte-Victoire Aix-en-Provence », sur fondation-patrimoine.org (consulté le 2 novembre 2018).. Le corps du récit s'achève dans le duché de Lorraine, à la bataille de Nancy.
Résumé thumb|alt=|upright=1|right|Ferrette (La Férette, dans le livre) et son château.
Durant l'automne 1474, partis de Venise, deux marchands anglais, John Philipson et son fils Arthur traversent les « cantons des Forêts ». Ils se trouvent en difficulté dans un passage dangereux. Arthur, pris de vertige, est sauvé par l'intervention d'une jeune fille, Anne de Geierstein. Les voyageurs sont accueillis chez l'oncle d'Anne, Arnold Biederman. Arthur a manifestement la faveur d'Anne. Il suscite la jalousie du cousin de celle-ci, Rodolphe de Donnerhugel, qui le défie. Leur duel est interrompu par Arnold et John. Les deux rivaux se réconcilient en apparence.
L'intention de John est de vendre ses marchandises à la cour de Charles le Téméraire. Arnold se propose de l'escorter, car il doit s'y rendre aussi : il va ramener Anne à son père ; et il fait partie d'une députation de la diète de la Confédération, chargée d'adresser des remontrances au duc de Bourgogne au sujet des exactions commises par Archibald von Hagenbach, gouverneur de La Férette. Arnold tient cependant à maintenir la paix entre Charles et les Confédérés.
thumb|alt=|left|upright=1|Procès de Pierre de Hagenbach (qui inspire, dans le roman, le personnage d'Archibald von Hagenbach).
Les voyageurs sont contraints de dormir dans un château en ruine, près de Bâle. Au cours d'une ronde, Arthur a la surprise de voir une forme paraissant être Anne parcourir la forêt en pleine nuit. Or, la jeune fille ne peut, croit-il, quitter l'endroit où se trouve sa couche. Rodolphe en profite pour chercher à semer le trouble dans les sentiments de son rival. Il lui donne à penser que la jeune fille, issue d'une famille de sorciers, n'est pas véritablement humaine. Dans un long récit, il évoque la tradition lui attribuant un arrière-grand-père mage persan et une grand-mère ayant pouvoir d'apparaître et de disparaître comme un farfadet.
Au matin, les deux marchands anglais partent seuls, deux heures avant les députés. Arrivant à La Férette, ils sont capturés par les hommes de Hagenbach et jetés dans des cachots en attendant d'être exécutés.