Les formaient l’un des quatre collèges majeurs de prêtres de Rome. Leur nombre et leur nom évoluèrent au cours de l’histoire.

Créé d’après la légende par Tarquin le superbe, ce collège, tout d’abord composé de deux membres, est appelé jusqu’à ce que le nombre de membres soit porté à dix en 367 (on les appelle alors ), puis porté à quinze () au Ils gardèrent ce dernier nom après que leur nombre augmente encore, porté à seize, peu avant le début de l'empire.

Ils forment un collège de prêtres chargés de conserver et de consulter les Livres sibyllins. À travers leurs interventions durant les différentes crises religieuses de la République, ils jouèrent un rôle important dans l’introduction officielle de cultes étrangers (), comme celui d’Esculape ou de Cybèle, ainsi que dans l’introduction de rituels nouveaux tels que les lectisternes et les jeux () dans le culte officiel de Rome. Sous l'empire, leur rôle change et ils sont chargés de l'organisation des jeux séculaires et du contrôle des cultes étrangers.

Évolution du collège au cours de l'histoire romaine

Durant la royauté

Ce collège sacerdotal aurait été, d’après la légende, fondé par le dernier roi de Rome, Tarquin le Superbe. Lorsqu’il acheta les livres sibyllinsAulu-Gelle, , I, 19Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, III, 67 et IV, 62Servius, Commentaire sur l’Énéide, VI, 72, il les déposa dans le temple de Jupiter et nomma une commission de deux membres, les ou Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, IV, 62, chargés de les consulter seulement sur ordre de l'état et exclusivement pour des affaires publiques. D’origine gréco-étrusque, les livres sibyllins, venus, dit-on, de Cumes, recommandaient des prescriptions () propres à conjurer l’effet des prodiges ().

Tarquin, comme d’autres rois de l’Antiquité, était intéressé par les oracles : et la création d’un groupe de prêtres chargés de veiller exclusivement sur eux et de les interpréter offrait une forte possibilité de contrôle de l’État sur ce type d’oracles. La nature oraculaire des livres sibyllins durant la période royale est confortée par la présence très probable d’oracles en Italie durant cette période, ainsi que par les nombreuses indications données par le caractère composite et archaïque de certains fragments qui nous en sont parvenus et qui impliquent une longue tradition et histoire. L’adjectif sibyllins () n’a été probablement ajouté que plus tardivement, sous la République.

Une autre caractéristique de la tradition des duumvirs durant la période royale est l’absence totale de fonctions rituelles () en plus de leur rôle de gardiens des livres. Ce qui amène certains critiques à penser qu’originellement ce n'étaient peut-être pas des permanents, mais une commission créée chaque fois qu'une consultation paraissait nécessaire.

Au début de la République

Après l’expulsion des Tarquins en dehors de Rome et la fondation de la République, la charge de gardien des livres fut confiée à deux patriciensLes duumvirs sont des patriciens, puisque ce n'est que la création des décemvirs qui donne accès aux plébéiens à ce sacerdoce.. La transition entre la Monarchie romaine et la République semble marquer l’addition de fonctions rituelles au rôle de gardiens des livres, fonctions qui deviendront progressivement de plus en plus grandes, avec l’introduction de rites de plus en plus importants et complexes (purifications, dédicaces de temples, célébrations de jeux, introduction de nouveaux dieux), et de plus en plus liées à la politique de Rome. Si dans le cas de l’introduction de nouveaux cultes, les prêtres en avaient ensuite la responsabilité, il n’y par contre aucune évidence que les duumvirs aient exercé un contrôle général sur les différents cultes étrangers (particulièrement grecs) du même ordre que celui que les pontifes ont été amenés à exercer sur les cultes romains.

Sous la République, les livres sibyllins, au nombre de trois, sont considérés comme propriété du peuple romainDenys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, IV, 62, 7 et déposés au temple de Jupiter, maître des signes. Les livres contenaient des hexamètres grecs et l'on peut présumer que le nombre total de vers ne dépassait pas trois mille.

Les premières références à l’action des apparaissent durant le En 496Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, VI, 17 pendant une famine, les duumvirs sont invités à consulter les livres. Ils recommandent alors d'apaiser les dieux en instituant un culte à Cérès, Liber et Libera, mais ils ne participent pas eux-mêmes à la célébration de ces rites. En 461, après l'observation de plusieurs prodiges inquiétants, les duumvirs sont de nouveau consultés et ils mettent en garde le peuple romain contre des dangers extérieurs imminentsTite-Live, Ab Urbe Condita, III, 10, 7Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, X, 2, 5 et X, 9, 1. En 433 les sont consultés à la suite d'une épidémie de peste et des tremblements de terre. Le peuple, sur leur conseil, procède à une (supplication adressée aux dieux pour les apaiser)Tite-Live, , IV, 21Pline l'Ancien, , 12. Il reviendra plus tard aux des de diriger cette cérémonie en 367, lorsque, succédant aux duumvirs , ils sont amenés à apaiser de nouveau les dieux. La même année, ils sont aussi responsables, d'après Tite-LiveTite-Live, Ab Urbe Condita, IV, 25, de la fondation d'un temple à Apollon, et il est possible qu'ils en aient eux-mêmes dirigé la réalisation.

La tendance des duumvirs à élargir le champ des pratiques cultuelles est remarquablement illustrée à l’occasion du premier lectisterne qu’ils recommandent en 399Tite-Live, Ab Urbe Condita, V, 13Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, XII, 9. Environ une décennie après, le prestige qui avait permis aux d’introduire ce rite se révèle de nouveau dans le rôle qui leur est accordé après l’invasion gauloise. On leur demanda de trouver dans les livres des formules d’expiation pour purifier les temples qui avaient été souillés en étant tombés aux mains des ennemisTite-Live, Ab Urbe Condita, V, 50, 2.

Decemviri sacris faciundis

Évolution

Du milieu du jusqu'au premier quart du , le collège des decemvirs tient un rôle de premier plan dans la vie religieuse à Rome. L'importance de leur rôle est reconnue dès 461 par les tribunsTite-Live, , III, 10, et en 367 leur influence est suffisamment grandeTite-Live, , VI, 37 pour que, lors du compromis entre patriciens et plébéiens des lois licinio-sextiennes, ils soient érigés en collège et le nombre de prêtres porté à dix (d'où le nom de ) afin d'être composé à égalité de cinq patriciens et de cinq plébéiensTite-Live, , VI, 42 : pour la première fois, des plébéiens accèdent à l’un des sacerdoces majeurs, composés jusque-là uniquement de patriciens. Le collège est alors appelé collège des et présidé par un .

Ce collège sert en temps de crise, où il est appelé par le Sénat pour consulter les livres sibyllins, donner une explication à la crise traversée par Rome et fournir une solution religieuse pour la résoudre. De nombreuses innovations religieuses sont inspirées par les livres sibyllins, qui servent alors à la fois à amorcer le changement et à donner une légitimité à ce qui aurait pu autrement être vu comme un abandon des traditions romaines. La plèbe, portée aux innovations, se trouve ainsi installée d'emblée dans l'organisme le plus propre à en introduire.

Introduction de nouveaux cultes et rites religieux

Entre le et le début du , les innovations des decemvirs se multiplient. Ils introduisent en 363Tite-Live, Ab urbe Condita, VII, 2 les ludi scaenici (jeux scéniques), dont l'origine n'est très probablement pas grecque, mais étrusque. En 349 une épidémie de peste pousse le sénat à demander l’examen des livres Sibyllins, et sur le conseil des decemvirs, un nouveau lectisterne a lieuTite-Live, Ab urbe Condita, VII, 3.

Ils jouent un rôle important durant la décennie qui précède la dissolution de la ligue latine (en 338 ), et l'influence des decemvirs dans le Latium est clairement montrée dans le rôle joué par le collège dans l’établissement ou le maintien de fêtes religieuses que Rome partageait avec ses voisins. D'autres rites sont alors célébrés conjointement par les Romains et les Latins, sur la recommandation des decemvirs.

En 293 , après avoir consulté les livres à la suite d'une épidémie, les decemvirs indiquèrent qu'il fallait faire venir Esculape à RomeTite-Live, Ab urbe Condita, X, 47. En 291, l'ambassade envoyée à Epidaure et conduite par Quintus Ogulnius (on peut penser qu'il était lui-même un decemvir), revint avec Esculape à Rome.

En 249, durant de la première guerre punique, les decemvirs furent invités à consulter les Livres après une série de présages menaçants et ils introduisirent à Rome un couple de dieux impressionnant. Ils conseillèrent la célébration sur le Champ de Mars, pendant trois nuits consécutives, des en l'honneur de Dis et de Proserpine, le sacrifice de victimes noires et enfin la promesse de renouveler la cérémonie après un de cent annéesCensorinus, De die natali, XVII, 8. On pense cependant que les ludi saeculares, appelés à cette époque ludi TarentiniVarron, Censor 17, 8, ont probablement été célébrés pour la première fois en 348 , et non plus tardivement en 249, comme nous le rapporte Tite-Live. On observe aussi que leur développement aboutit à leur donner le statut de stativi (jeux permanents/réguliers) vers le milieu du .

Un rôle majeur durant la deuxième guerre punique

Durant la deuxième guerre punique, le rôle d'introducteurs de cultes nouveaux est alors pleinement actif pour les decemvirs . En 218, après le désastre de la Trébie, plusieurs prodiges se prêtent à une interprétation clairement menaçante : on chargea les decemvirs de consulter les livres Sibyllins à propos de la pluie de pierres observée dans le Picenum et ils ordonnèrent neuf jours de sacrifices, des lustrations, un lectisterne à Caeré, un autre à Rome dans le temple de la JeunesseTite-Live, XXI, 62, 6-11. Mais, loin de cesser, les prodiges se multiplièrent et l'on justifia la colère prolongée des dieux par les impiétés du nouveau consul, Flaminius, dont Tite-LiveTite-Live, Ab Urbe Condita, XXI, 63, 6-14 ; XXII, 1, 5-7 donne le détail et qui devaient bientôt servir aux Romains à expliquer honorablement le désastre de Trasimène. En 217, de nouveaux prodiges amènent une nouvelle consultation des decemvirs. Cette fois, Rome entend s'adresser au plus haut pour apaiser les dieux et rétablir la Tite-Live, XXII, 1, 17-19 : offrandes à Jupiter, à Minerve, à Junon Regina et à Feronia. Les decemvirs ne s'en tinrent pas là ; ils organisèrent à la fois un uer sacrumTite-Live, Ab Urbe Condita, XXII, 9, 9-11, un printemps sacré (rite rare qui déjà à cette époque était sorti de l'usage), et un lectisterne collectif, le premier adressé, destination rare, à Jupiter, le second réunissant, selon une théologie grecque, douze grands dieuxTite-Live, XXII, 10, 2-6. On assiste la même année à la réforme des Saturnalia qui sont alors transformées en une fête comparable au lectisterne de 399Tite-Live, XXII, 1, 19-20Sur cette réforme : .

En 216, la défaite de la bataille de CannesTite-Live, Ab Urbe Condita, XXII, 57, 1-6 est attribuée à l’absence de fidélité de deux vestales. Cette crise à la fois politique et religieuse amena les decemvirs à recourir pour la seconde fois à un sacrifice très inhabituel : l’enterrement vivant d'un couple de Grecs et d'un couple de Gaulois, cette fois-ci pour des motifs d’expiationPlutarque, Quaestiones Romanae, 83. Un passage de Pline disant que le des a dirigé les prières en de telles occasions, ainsi que la preuve d'un pareil sacrifice en l'an 226 indiquent que ces cérémonies étaient sous la responsabilité des decemvirs. Dans les listes de 218-217, on est surpris par le nombre important de nouveaux rites prescrits sur le conseil des decemvirs.