Serge Elisseeff (, Sergueï Grigorievitch Elisseïev, ), né le à Saint-Pétersbourg (Russie) et mort le 13 avril 1975 à Clichy, est un orientaliste français d'origine russe, historien de l'art, traducteur et directeur du Harvard Yenching Institute de 1934 à 1956.

Premier Européen diplômé de l'université impériale de Tōkyō en littérature classique japonaise, Serge Elisseeff contribue au renouvellement méthodologique des études japonaises en France et à leur développement aux États-Unis.

Jeunesse et formation (1889-1914)

Serge Elisseeff est le cinquième enfant d'une très riche famille marchande de St Pétersbourg. Son père, Grigori Petrovitch Elisseeff, est à la tête d'Elisseeff Frères, qui possède deux grands magasins emblématiques à Saint-Pétersbourg et Moscou. La famille est anoblie en 1912.

Il apprend dès son enfance le français, l'anglais ainsi que l'allemand et suit un cursus classique au lycée Larinski, dont il est diplômé en 1907. Suite à sa visite des pavillons japonais et chinois de l'Exposition universelle de Paris en 1900, il se passionne pour l'art asiatique. Il approfondit ce goût par la lecture de la revue d'art Kokka et des volumes illustrés de l'éditeur Shimbi Shoin, deux publications représentatives de la revalorisation de l'art japonais initiée par Ernest Fenollosa et Okakura Kakuzō. Il le partage aussi avec ses connaissances membres du groupe du Monde de l'art, pour qui l'estampe japonaise est une source d'inspiration importante, comme par exemple Alexandre Iacovleff et Constantin Somov.

En 1905, Serge Elisseeff est marqué par la défaite de l'Empire russe à la bataille de Tsushima, où meurt son parrain. Elle révèle la méconnaissance que les Russes ont de l'Empire japonais et fait émerger le besoin d'expert du Japon. Sur la recommandation de l'indologue Sergei Oldenbourg, alors secrétaire de l'académie des Sciences, Serge Elisseeff entreprend des études orientalistes et choisit le Japon comme spécialité. En 1907-1908, il passe une année au Seminar für orientalische Sprachen de Berlin, où il suit les enseignements Wilhelm Grube et Otto Franke en chinois, et ceux de Rudolph Lange et Herman Plaut en japonais. Il y rencontre plusieurs étudiants japonais, notamment le philologue Shinmura Izuru, le philosophe Kuwaki Genyoku, l'historien des sciences Kuwaki Ayao et le médiéviste Hara Katsurō, qui appuient sa candidature l'université impériale de Tōkyō.

Serge Elisseeff est accepté à la faculté des Lettres de l'Université impériale pour étudier la littérature japonaise classique. Il y valide sa licence entre 1908 et 1912, puis continue à suivre des cours jusqu'en 1914. Ses professeurs sont notamment Ueda Mannen et Hara Yaichi, qui jouent un rôle important dans la définition d'un corpus littéraire national japonais à la fin de l'ère Meiji. Il rencontre aussi les orientalistes Karl Florenz et Raphael von Koeber, qui enseignent à Tōkyō en tant que conseillers étrangers. Serge Elisseeff conclut ses études par un mémoire de recherche sur le rapport à la nature dans l'oeuvre du poète Matsuo Bashō, travail qu'il poursuit ensuite dans une thèse, laissée inachevée suite à la révolution d'Octobre. En parallèle, il se rend assidûment au théâtre pour voir des représentations de kabuki et fréquente les cercles littéraires de Tōkyō, en particulier les réunions du jeudi du romancier Natsume Sōseki. Il fréquente notamment à cette époque Komiya Toyotaka et Sōhei Morita, tous deux disciples de Natsume Sōseki. Il écrit plusieurs articles sur la littérature et le théâtre russe dans des journaux japonais tels que l'Asahi Shinbun, Shumi et Teikoku Bungaku. Serge Elisseeff mène grand train durant ses années d'études et, en 1914, la soirée d'adieu qu'il donne pour ses connaissances à Ginza est suffisamment somptueuse pour être rapportée dans le Yomiuri Shinbun.

Début de carrière en Russie (1914-1920) En 1914, Serge Elisseeff rentre en Russie et rejoint une jeune génération de japonisants russes particulièrement dynamique, dont font partie Otto Rosenberg, Oreste et Oleg Pletner, Nikolaï Konrad, Martin Ramming, Nikolaï Nevski et Evgueni Polivanov. Il passe avec succès l'examen de l'agrégation et devient privat docent de l'université de Saint-Pétersbourg. Il intègre également plusieurs sociétés savantes pétersbourgeoises : la société d'Études orientales et la société impériale d'Archéologie. Il est également interprète pour le ministère des Affaires étrangères et directeur adjoint de la section d'Extrême-Orient de le chambre de Commerce. La même année, le suicide de sa mère, Maria Andreevna Durdina, et son mariage avec l'artiste peintre Vera Eiche, achève de rompre ses relations avec son père.

À l'automne 1917, Serge Elisseeff rentre précipitamment du Japon, juste avant le déclenchement de la révolution d'Octobre. Comme la plupart des universitaires pétersbourgeois, il est opposé au régime bolchevique mais poursuit des activités d'enseignement et de recherches, malgré les conditions très difficiles durant la guerre civile. En février 1918, il obtient un poste au Musée asiatique, dirigé par Sergei Oldenbourg, et commence des traductions de classiques japonais pour la collection de la Littérature mondiale, créée à l'initiative du romancier Maxime Gorki.

Serge Elisseeff est arrêté pour servir d'otage en mai 1919, puis relâché quelques semaines plus tard. À partir de cette date, du fait des difficultés matérielles et de l'impossibilité de poursuivre son travail d'orientaliste, il cherche activement à quitter la Russie. Serge et Vera, avec leurs deux fils, Nikita (né en 1915) et Vadim (né en 1918), traversent finalement le golfe de Finlande avec l'aide d'un passeur, fin septembre 1920. Après quelques semaines à Stockholm, ils obtiennent un permis d'entrée en France et arrivent à Paris au début de l'année 1921. La période de la guerre civile fait l'objet d'un récit intitulé 『赤露の人質日記』(Journal d'un prisonnier de la Russie rouge), publié en feuilleton dans le quotidien japonais Ōsaka Asahi Shinbun.

Années parisiennes (1921-1934) Une fois à Paris, Serge Elisseeff trouve rapidement des emplois à l'ambassade japonaise et au musée Guimet. À l'ambassade, il est sollicité pour toutes sortes de travaux : interprétariat, organisation d'une exposition (qui a donné lieu à l'ouvrage La Peinture contemporaine au Japon) et de représentations de kabuki ou conciergerie pour des Japonais de visite à Paris, permis lesquels le marquis Hosokawa Moritatsu, pour qui il achète des toiles impressionnistes. Il est aussi le premier directeur de la maison des Étudiants japonais à la Cité internationale universitaire de Paris en 1930-1931. Au musée Guimet, il donne des conférences, rédige des articles et se lie avec les orientalistes français Paul Pelliot, René Grousset, Sylvain Lévi, Henri Maspero, Joseph Hackin, Vassily Alekseev, Osvald Sirèn, Jean Buhot, Charles Haguenauer et Jean Przyluski.

Avec Claude Eugène Maitre, il publie de 1923 à 1924 le mensuel Japon et Extrême-Orient, qui propose des revues de presse sur le Japon contemporain et les traductions de nouvelles d'Elisseeff. Il poursuit ce travail avec un recueil publié aux éditions du Sans Pareil, Le Jardin des Pivoines, en 1927. Il est ainsi le premier à introduire en France des auteurs comme Nagai Kafū, Akutagawa Ryūnosuke ou Tanizaki Junichirō, qu'il a fréquentés durant ses études à Tōkyō. Avec son ami, le peintre Alexandre Iacovleff, il réalise également un livre d'artiste sur le kabuki, intitulé Le Théâtre japonais (Kabuki). Par ces publications, Serge Elisseeff défend la valeur des arts japonais en France pour le public français.

Dès son arrivée à Paris, Serge Elisseeff donne des cours libres à l'école nationale des Langues orientales vivantes et à la Sorbonne. Il inaugure les cours sur l'art asiatique à l'école du Louvre, à la demande de Georges Salles. Sans poste d'enseignement permanent, il tire parti de son expertise du Japon contemporain par des articles anonymes la presse généraliste et dans des synthèses sur la mythologie et l'art mondial, ainsi qu'auprès de l'institut international de Coopération intellectuelle. Après avoir été chargé de conférences temporaire en 1929, il est finalement élu directeur d'étude à la Ve section de l'école Pratique des Hautes Études pour une chaire d'histoire des religions du Japon, en 1932. Ses premiers cours portent sur les hymnes norito, l'iconographie bouddhique japonaise et le Kogoshūi.

Harvard Yenching Institute (1933-1956) En 1933, Paul Pelliot recommande Serge Elisseeff auprès des trustees d'Harvard pour devenir directeur du Harvard Yenching Institute (HYI), créé en 1928. Après une année en tant que professeur invité, il prend effectivement la direction de l'Institut jusqu'à sa retraite en 1956. Il met en place des enseignements de chinois, de japonais et de coréen. Avec Edwin O. Reischauer, futur ambassadeur des États-Unis au Japon et directeur du HYI, il publie plusieurs manuels de langue japonaise, Elementary Japanese for College Students (entre 1941 et 1957). Il fonde la revue de l'Institut, le Harvard Journal of Asiatic Studies. Il développe également les partenariats d'Harvard avec des universités chinoises et coréennes, à qui il rend visite lors de deux voyages en 1935 et 1951.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le HYI forme des officiers en langues orientales pour l'armée américaine. Serge Elisseeff prend part à ce programme. À partir de 1943, il fait partie des experts sollicités par la direction générale des Opérations psychologiques, une branche des services secrets américains. En France, on lui attribue parfois d'avoir fait retirer Kyōtō de la liste des potentielles cibles de l'arme nucléaire, arguant de la richesse culturelle incomparable de l'ancienne capitale impériale. Serge Elisseeff lui-même nie avoir joué un tel rôle et Svetlana Ivanova Marakhonova, autrice de sa biographie, montre que plusieurs spécialistes américains, parmi lesquels Langdon Warner directeur du musée des Beaux-Arts de Boston, avaient exprimé les mêmes positions sans pouvoir les faire valoir directement aux autorités. Kyōtō comme Tōkyō sont cependant rayées de la liste des cibles en juillet 1945.

Retour en France (1956-1975) En 1956, atteint par la limite d'âge, Serge Elisseeff revient à Paris où il reprend quelques ses enseignements à l'école Pratique des Hautes Études. Il donne des cours sur l'histoire de la période Tokugawa et publie le chapitre sur la littérature japonaise dans l'Histoire générale des littératures des éditions Quillet en 1961. Il cesse ces enseignements en 1964.

Serge Elisseff est élu à l'académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1958. La Légion d'honneur qu'il avait reçue en 1946 est complétée par les Palmes académiques. En 1968, il est décoré de l'ordre du Trésor Sacré japonais de 2e classe. Il est également le premier récipiendaire du prix de la fondation du Japon en 1973.

Serge Elisséeff meurt le 13 avril 1975 à Clichy et est enterré au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois. Ses archives sont conservées par la bibliothèque de l'école française d'Extrême-Orient, à qui elles ont été données par son fils, Vadim Elisseeff, et sa belle-fille, Danielle Elisseeff.

Principales publications de Serge Elisseeff 「最近の露国文学」[« La Littérature russe contemporaine »], Shumi (janvier 1909). 「現代露国のデカダンス」[« Les Poètes décadents russes modernes »], Teikoku Bungaku (janvier 1909). 「ザイツエフの『曙』」[« L'Aube de Zaïtsev »], Asahi Shinbun (30 juillet 1909), p. 5. 「印象新人芭蕉」[«Nouvelle impression de Bashō »], Haimi (1913), p. 2-14. 「露西亜の元禄男大変な日本通清元や踊の稽古」[« Les Russes de l'époque Genroku : les grands experts du Japon, l'étude du kiyomoto et de la danse »], Asahi Shinbun (18 novembre 1913), p. 5. „Das Theater in Japan im Jahre 1913“ [« Le Théâtre au Japon en 1913 »], Mitteilungen der Deutschen Gesellschaft für Natur und Völkerkunde Ostasiens, 16 (1914), p. 112-125. 「ロシアにおける日本研究」[« Les Études japonaises en Russie »], Teikoku Bungaku, 10 (1917).