Histoire de l'œil est un roman court de Georges Bataille, édité clandestinement pour la première fois en 1928, sous le pseudonyme de Lord Auch, qui décrit les expériences sexuelles de deux adolescents et leur perversité croissante.

Versions Histoire de l'œil par Lord Auch, 1928, illustrée de huit lithographies anonymes (André Masson), sans nom d'éditeur (René Bonnel), sur des maquettes de Pascal Pia, tirée à 134 exemplaires, diffusés clandestinement. Il s'agit de la version originale, qui fut saisie peu après sa parution. Histoire de l'œil, nouvelle version, par Lord Auch, dite de « Séville 1940 », , illustrée par six gravures à l'eau-forte et au burin par Hans Bellmer, sans nom d'éditeur (K. éditeur, c'est-à-dire Alain Gheerbrant), ni d'illustrateur, tirée à 199 exemplairesSur la collaboration entre Bataille et Bellmer, et le rapport entre les gravures et le texte, voir Pierre Dourthe, « Bellmer et Bataille. L’Être et l’excès », dans Bellmer, le principe de perversion, Jean-Pierre Faur éditeur, 1999, .. Sur ordre du ministre de l'Intérieur, la moitié des exemplaires furent saisis chez l'imprimeur et détruits. Une troisième édition, datée de 1941 et dite de « Burgos » (lieu d'édition présumé), sans mention de nom d'éditeur (Jean-Jacques Pauvert), paraît en 1951, toujours sous le pseudonyme de Lord Auch, sans illustrations et tirée à 500 exemplaires, non destinés au commerce et réservés à des souscripteurs. Cette édition reprend le texte de la « nouvelle version » de 1947. Un jugement du tribunal correctionnel de la Seine en date du condamnera ce livreCatalogue Georges Bataille établi par les librairies Jean-François Fourcade et Henri Vignes, Paris, 1996..

C'est seulement cinq ans après la mort de Bataille, en 1967, que ce récit est publié, avec un « Plan d'une suite de l'Histoire de l'œil », sous le nom de son véritable auteur, sans que Bataille ait lui-même officiellement reconnu la paternité de ce livre. Cette édition est publiée par Jean-Jacques Pauvert, dans une maquette en forme d'étui rose, frappé d'une vignette représentant un œil, conçue par Pierre Faucheux, qui réalise la même année, également pour Pauvert, une maquette similaire, semblable à un cercueil noir, pour Le Mort.

La plupart des éditions courantes reprennent le texte de la seconde version (1947), à l'exception du tome I des Œuvres complètes de Georges Bataille (Gallimard, 1970), de l'édition en fac-similé présentée par Marie-Magdeleine Lessana (Pauvert, 2001) et de l'édition des Romans et récits dans la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard, 2004), qui offrent en regard les deux versions du texte. Ces détails éditoriaux ont leur importance car il y a un écart considérable entre la première version (1928) et la « nouvelle version » (1947), tant au niveau du texte que de la facture très différente des illustrations de Masson et Bellmer. L'édition de la Pléiade donne les deux versions avec leurs illustrations ; mais celle présentée par Marie-Magdeleine Lessana offre une reproduction à l'identique de ce que furent les éditions originales.

En fait, la seconde version a été entièrement réécrite par Bataille lui-même, mais aussi par son éditeur, Alain Gheerbrant, qui présenta Bataille à Bellmer en et, dit de son travail avec Bataille : « Sa méticulosité, mêlée d’une constante inquiétude, lui faisait suivre avec une attention sans faille les successives étapes de l’élaboration d’un livre. Et pour la réussite de l’œuvre en cours, un constant souci d’honnêteté professionnelle le conduisait à savoir faire taire en lui, lorsqu’il le jugeait nécessaire, les susceptibilités d’auteur, si fondées qu’elles puissent être […]. Alors que nous préparions le manuscrit de l’Histoire de l’œil pour l’impression, à partir de la première édition, je m’étais cru permis, de mon propre chef, de corriger son texte. Il eût été légitime qu’il s’en formalisât. Il se contenta d’examiner attentivement mes corrections, et de retenir celles qui lui semblaient pertinentes : c’est du reste ce qui explique les variantes que l’on peut constater entre le texte des deux éditions, pour celle de 1944-1945, il convient plutôt de parler de nouvelle rédaction. »Alain Gheerbrant et Léon Aichelbaum, K éditeur, Le Temps qu'il fait, 1991, . L’idée de cette nouvelle édition date de 1945, mais pour des raisons à la fois techniques et liées à la situation de l’après-guerre, Gheerbrant ne put mener à bien ce projet que deux ans plus tard. Dans cette nouvelle version, commente Vincent Teixeira, « le texte a été réécrit dans le sens d’un certain adoucissement de la violence érotique. Dans son ensemble, il apparaît plus court et plus froid. Tout en perdant de sa provocation et de sa luxuriance crue, la nouvelle version gagne peut-être en concision et légèreté de style ; cependant, l’écriture de Bataille, attachée avant tout à l’intensité du texte, ne va jamais sans une certaine lourdeur, revendiquée, comme le dira l’Avant-propos du Bleu du ciel : “J’ai voulu m’exprimer lourdement.” »Vincent Teixeira, « L'œil à l'œuvre : Histoire de l'œil et ses peintres », Les Cahiers Bataille, 1, éditions Les Cahiers, octobre 2011, .

Bataille est donc mort sans avoir déclaré être l'auteur de Histoire de l'œil, comme de bien d'autres récits dits « érotiques », même si tous ses proches connaissaient ce secret et ne l’ont jamais, ou presque, trahi. L’ensemble des récits se présente ainsi : un tiers parut sous pseudonymes, sans que jamais le voile ne soit levé (Histoire de l'œil, Madame Edwarda, Le Petit), un tiers parut du vivant de Bataille sous son nom (L'Impossible, Le Bleu du ciel, L'Abbé C.) et un autre tiers ne parut qu’après sa mort (Le Mort, Ma Mère), textes posthumes qui devaient vraisemblablement être publiés sous pseudonyme. « Car, commente Michel Surya, Bataille mourut en 1962, une partie de son œuvre cachée sous lui […], comme une folie inavouable, une folie du nom (du père, de Dieu). Le Dionysos au corps morcelé serait par le même coup devenu un Dionysos au nom morcelé : un monde où Dieu n’est plus est un monde ouvert à toutes les possibilités de la pseudonymie. »Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l'œuvre, nouvelle éd., Gallimard, 1992, . Pour Bataille, le pseudonyme est bien sûr, comme pour beaucoup, une manière de contourner la censure, mais aussi d'être « hors de soi », d'échapper au moi et à la généalogie familiale : « J'écris pour oublier mon nom »Feuillet isolé en marge de La Scissiparité, dans Romans et récits, préface de Denis Hollier, édition publiée sous la direction de Jean-François Louette, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2004, . Sur l’usage des pseudonymes par Bataille, voir Francis Gandon, « Du pseudonyme », dans Sémiotique et négativité, Didier Érudition, 1986, ., confesse-t-il.

Bataille raconta cependant l'origine du pseudonyme Lord Auch dans Le Petit, publié en 1943 sous le pseudonyme de Louis Trente : il signifie « Dieu se soulageant », Lord désignant Dieu dans l’anglais des Écritures saintes et Auch étant une abréviation triviale pour « aux chiottes ». Bataille écrit aussi dans le même texte : « À la place de Dieu… il n’y a que l’impossible, et non Dieu. » Parodie scatologique de Dieu et de toute eschatologie, Lord Auch fait aussi écho à ce premier livre détruit, W.-C., écrit en 1925 ou 1926 sous le pseudonyme de Troppmann : « J’avais écrit, un an avant l’Histoire de l’œil, un livre intitulé W.-C. : un petit livre, assez littérature de fou. W.-C. était lugubre autant qu’Histoire de l’œil est juvénile. [...] c’était un cri d’horreur (horreur de moi, non de ma débauche, mais de la tête de philosophe où depuis... Comme c’est triste !). »Le Petit, dans Romans et récits, . Dans les notes de cette édition de la Pléiade, Gilles Ernst rappelle que le livre disparu W.-C. comprenait un dessin « figurant un œil qui s'ouvrait dans la lunette de la guillotine », et 1018. Par ailleurs, une section autobiographique du Petit s'intitule « W.-C. Préface à l'Histoire de l'œil ».

Histoire de l'œil a été également illustrée par d'autres artistes : le peintre italien (1925-1968), qui rencontra Bataille et Masson à Paris (en 1961), et réalisa en 1962 plusieurs dessins inspirés par ce récit, lesquels ont été publiés dans le catalogue d'une exposition à Milan, consacrée à trois séries de dessins de Novelli inspirés par des textes littéraires : Histoire de l'œil, Il Viaggio in Grecia, Hilariotragoedia (Baldini&Castoldi Editore, 1999)Voir Brigitte Combe : « Des phrases de Bataille aux dessins de Novelli : un parcours érotique et artistique », Sexe et Texte. Autour de Georges Bataille, textes réunis par Jean-François Louette et Gilles Ernst, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2007, . ; le peintre et dessinateur japonais Kuniyoshi Kaneko (1936-2015), également illustrateur de Madame Edwarda, dans une édition japonaise du récit de Bataille (traduit par Kosaku Ikuta), publiée en 1976 (une nouvelle édition, en 1997, est complétée par de nouveaux dessins)Voir Vincent Teixeira : L'œil à l'œuvre - Histoire de l'œil et ses peintres, et « Esprit d'enfance. K. Kaneko et G. Bataille », extraits de Vicious Angel, dans Cahiers Bataille, , éditions les Cahiers, Meurcourt, 2011, et . ; le dessinateur italien Guido Crepax (1933-2003), dans l'édition italienne intitulée Storia dell'occhio (ES, 2011) ; le peintre Gilles de Staal (né en 1948), illustrateur du Mort (Éditions Blanche, 1998) ; mais ces dessins, qui datent de 2006, demeurent inéditsVoir Vincent Teixeira, « L'œil de Gilles de Staal ou l'impossible Bataille », Fukuoka University Review of Literature, vol. XLIII, , septembre 2011..

Présentation et analyse Même s’il est publié clandestinement et sous pseudonyme, outre qu’il est le premier, ce livre est un des plus importants de Bataille. Livre œuf, en quelque sorte, d’où procède toute l’œuvre à venir. Court roman sans romanesque, sans psychologie ni pittoresque, dont les décors tout juste esquissés échappent au réalisme des descriptions et dont l’action court de tableau en tableau selon l’envoûtement d’associations personnelles, Histoire de l’œil est un récit dont la provocation et l’incongruité répondent à ce que Bataille appellera « la nécessité d’éblouir et d’aveugler »« La nécessité d'éblouir et d'aveugler peut être exprimée dans l'affirmation qu'en dernière analyse le soleil est le seul objet de la description littéraire », Georges Bataille, « La nécessité d'éblouir...», Œuvres complètes, t. II, Gallimard, 1970, ..