La technocratie est une forme de gouvernement (d'entreprise, d'État) où la place des experts techniques et de leurs méthodes est centrale dans les prises de décision. Selon le Dictionnaire de la langue philosophiqueParis, 1962., la technocratie est . Le terme même de « technocratie » trouve ses origines dans les années 1920, avec l'industrialisation, la crise économique et la Grande Dépression ; mais la notion correspondante possède des racines profondes dans la culture et dans l’histoire occidentale.
Après un « âge d'or » dans les années 1920-1930 où l'on avait une véritable foi dans le progrès technique (avec notamment le groupe X-Crise en France, et le Mouvement technocratique aux États-Unis), la technocratie se retrouve sous diverses formes dérivées dans les sociétés post-industrielles, comme la technostructure de John Kenneth Galbraith.
Parmi les traits caractéristiques et récurrents de la notion de technocratie, on trouve la mise en avant de la compétence et des méthodes du technicien et du scientifique, identifiées aux notions de rigueur et de rationalité. Ces notions sont opposées aux caractéristiques supposées de l’homme et du système politique, ou de l’homme d’affaires, considérés comme vénaux, incompétents et soumis aux intérêts privés œuvrant dans un sens contraire aux intérêts de la société. Dans une technocratie, les compétences techniques et de leadership sont davantage sélectionnées par des processus bureaucratiques et méritocratiques basés sur le savoir et la performance, que par des procédures démocratiques.
Dans le langage populaire, le terme « technocrates » est souvent employé péjorativement, notamment par les mouvements populistes, pour désigner des experts et techniciens purs qui seraient déconnectés de la réalité et proposeraient des solutions plus néfastes que bénéfiques.
Origine du terme Le terme « technocratie » dérive du grec « technè » qui désigne le savoir-faire et « kratos » qui désigne le pouvoir et la capacité de gouverner. La politique comme technè serait donc l'objet d'un savoir objectif.
C'est William Henry Smyth, un ingénieur californien, qui a forgé le terme « technocratie » en 1919 pour décrire Barry Jones, Sleepers, Wake! Technology and the Future of Work, Oxford University Press, 1995, ), .. Smyth a utilisé le terme « technocratie » dans l'article « Technocracy : Ways and Means to Gain Industrial Democracy » publié dans le journal Industrial Management (57) Oxford English Dictionary, (Word from 1989). Toutefois, dans l'idée de Smyth, il s'agissait plutôt de décrire une : un mouvement qui intègre les travailleurs dans le processus de décision dans les entreprises.
Le terme « technocratie » ne fut employé pour désigner un type de gouvernement par des prises de décision techniques qu'à partir de 1932, quand il fut repris par le mouvement technocratique qui connut pendant les années 1930 une notoriété importante et une adhésion significative. Mais, bien que le terme date du début du , la notion d'experts rationnels et rigoureux gouvernant pour l'intérêt général a cependant connu diverses incarnations au fil de l'histoire occidentale.
Origines et histoire du concept
Dans la Grèce ancienne, Platon () proposait que le gouvernement soit l'affaire de philosophes, rompus aux formes de raisonnement les plus évoluées par une formation mathématique et logique poussée, ce qui peut être considérée comme une certaine forme de technocratie, dans le sens étymologique du terme. Pour Platon, les chefs politiques n'ont pas besoin de devoir justifier ce qu'ils font par des textes de loi parce que les lois seront toujours sans rapport avec les cas particuliers dans la réalité : les chefs savent et cela suffit légitimement. Cela a été exprimé par la métaphore du capitaine d'un navire dans Le Politique, 289cPlaton, Politique, 289c. Par ailleurs, dans le Gorgias, Platon fait une comparaison entre la médecine et la cuisine, analogie entre une technocratie et une démocratie : pour lui c'est au médecin, autrement dit à l'expert en politique, qu'il faut se fier. Dans 464d, il écrit : Platon, Gorgias, GF Flammarion, 2007, traduit par Monique Canto-Sperber, 464d, . Cette citation met en lumière l'idée de Platon selon laquelle le peuple ne connaît pas son véritable bien, il aurait donc besoin d'être gouverné par un expert en politique qui sait ce qui est bon pour lui.
Cependant, la technique en tant que telle, est relativement peu développée par les Grecs anciens. Elle ne jouait pas de rôle déterminant. Mais, par la suite, la puissance et la rigueur des mathématiques a toujours joué un rôle important dans le concept technocratique.
Au , le philosophe Francis Bacon promeut l'idée que la connaissance des mécanismes de la nature et des moyens techniques de la maîtriser apporte une clarté d'esprit et une pureté d'action bénéfique au gouvernement. Il propose en 1624 dans une utopie La Nouvelle Atlantide, un système où un collège de savants (la « maison de Salomon ») est chargée de conseiller le gouvernement, vers une exploitation sage et raisonnée de la nature menant à la richesse et à la puissance de la nation. Dans ce système, la classe de la noblesse est constituée par les savantsLa Nouvelle Atlantide, Payot, 1983, Voyage dans la pensée baroque (postface), par Michèle Le Dœuff et Margaret Lasera, . Ce livre est considéré comme le premier paradigme de l'utopie scientifique, mais dans cette utopie, ce ne sont pas encore les scientifiques et les techniciens qui sont directement responsables du gouvernement.
Beaucoup de caractéristiques du concept technocratique se retrouvent, au début du , dans l’œuvre de l'économiste et philosophe français Claude Henri de Rouvroy de Saint-Simon. Saint-Simon décrit, au fil de son œuvre, différents systèmes pour appliquer à la politique les qualités de rigueur et de fiabilité qu'il reconnaît à la science, et assurer la prééminence de l'économique et de l'industriel sur le politique. En 1802, il propose dans ses Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains la création d'un comité exécutif européen, composé de douze scientifiques et neuf artistes, chargés de guider la civilisation vers le progrès.
En 1820 il publie L'Organisation dans lequel il fait apparaître une des premières organisations qui peut être qualifiée de purement technocratique : un parlement composé de trois chambres; une chambre « d'invention » composée d'ingénieurs et d'artistes, une chambre « d'examen » composés de savants, et une chambre « d'exécution » comprenant des représentants de l'industrie. Ce parlement est pourvu des pouvoirs législatifs et exécutifs, et a aussi pour objectif de résoudre les problèmes sociaux et créer un ordre social rationnel par l'application du savoir technique. Pour Saint-Simon, le gouvernement est une « administration des choses », qui prendrait à tous en fonction de leur capacité, et redistribuerait à tous en fonction de leur performance. Cette prééminence de la technique et de l'industrie sur le politique et le social sera au cœur d'une doctrine : le saint-simonisme qui aura une influence déterminante au , et par exemple sur certaines idées développées par Friedrich Engels et Lénine dont certaines phrases comme , ou sont très représentatives du saint-simonisme. L'organisation de la future Union des républiques socialistes soviétiques présentera d'ailleurs de nombreuses similitudes avec le socialisme centralisé, technocratique et planifié de Saint-Simon.
Auguste Comte, secrétaire particulier et disciple de Saint-Simon, reprend et développe cette doctrine dans un sens cependant plus orienté vers l'ordre que vers le progrès. Pour Comte, la méthode scientifique doit être étendue au contrôle de la société, et les régimes politiques doivent être supplantés par une autorité sociale constituées d'administrateurs issus des sciences pures et appliquées. À la différence de Saint-Simon, ces administrateurs incluent des sociologues, des « ingénieurs sociaux », considérés par Comte comme d'authentiques scientifiques et techniciens au même titre que ceux associés à des sciences plus « dures ». Cette vision s'intègre dans la loi des trois états énoncée par Comte : si cette loi est surtout connue pour son application à la théorie de la connaissance, Comte la décline aussi en ce qui concerne l'évolution de la société : le premier état « théologique » correspond à une société gouvernée par la force militaire, le second état « métaphysique » à une société de lois et de politique, et le troisième état « positif » à une société industrielle et scientifique.
Afin de faciliter l'acceptation par la population de ce nouvel ordre social rationnel, Comte envisage la création d'une véritable « église » laïque chargée de promouvoir les valeurs de la science et du positivisme, en une sorte de « catéchisme positiviste ». L'église positiviste n'a jamais rencontré le succès, sauf brièvement au Brésil, où un « temple positiviste » a été construit en 1881, par le philosophe brésilien et le philosophe et mathématicien . La devise nationale du Brésil, « Ordre et Progrès », est issue de ces tentatives d'« évangélisation » comtienne. En France, il subsiste un temple positiviste : le Temple de l'Humanité.
La technocratie au jusqu'à la Seconde Guerre mondiale Aux États-Unis
Le concept de technocratie a connu un essor significatif aux États-Unis, dans les premières décennies du . C'est l'économiste Thorstein Veblen qui a donné l'élan d'un mouvement technocratique qui allait connaitre un développement rapide et une chute non moins brutale. Son œuvre consiste en une étude et critique acerbe de la classe des hommes d'affaires et des mœurs de consommation de son temps, ainsi que de la culture académique. Il est connu pour avoir mis en évidence et dénoncé le concept de consommation ostentatoire, associé à l'effet Veblen, dans son livre The Theory of the Leisure Class (1899).
Dans The Engineers and the Price System (1921) et Abstentee Ownership and business enterprise in recent time (1923), il pose les fondements d'une société technocratique. Il y oppose l'efficacité des ingénieurs et de leurs méthodes, à l'entrepreneur capitaliste préoccupé de spéculation et guidé par le profit, venant ruiner les perspectives prometteuses d'une société fondée sur l'industrie et la machine. Veblen propose une société où le contrôle de la production est attribué à un corps d'ingénieurs et de scientifiques qui remplaceraient entièrement les entrepreneurs capitalistes.
thumb|upright|Howard Scott en 1942.
L'œuvre de Veblen tombe à point dans une société qui allait bientôt être ruinée par la Grande Dépression des années 1930, dans laquelle la spéculation a joué un rôle majeur. C'est au sein de ces bouleversements que Howard Scott, ingénieur autoproclamé, reprend et développe l’œuvre de Veblen. Après avoir fondé en 1919, inspiré notamment par les idées de Veblen et d'Edward Bellamy, un mouvement nommé « Technical Alliance », Scott se fait connaitre en 1932 en organisant une étude - lEnergy Survey of North America - visant à quantifier l'évolution et les rendements de l'industrie américaine depuis un siècle, et en extrapoler les tendances, non pas en unité monétaire de valeur, mais en unité d'énergie.
De cette étude, Scott tire la conclusion que le système industriel, économique et social existant se dirige inexorablement vers un effondrement total. De plus, les chiffres de cette étude montrent - selon lui - que seules de travail par an et par citoyen seraient nécessaires pour fournir un meilleur revenu moyen à tous, si les produits du travail étaient équitablement répartis. Cette étude provoque un intérêt considérable des médias et du grand public. Scott se retrouve bientôt à la tête d'un véritable mouvement technocratique qui acquiert une notoriété et une audience très importante dans la société américaine en 1932 et 1933. Le plan d'organisation de la société, nommé par Scott lui-même « Technocracy », était le suivant :