La peste de Marseille de 1720 est la dernière grande épidémie de peste à s’être produite en France, correspondant à une résurgence de la deuxième pandémie de peste.
Elle est propagée à partir du Grand-Saint-Antoine, un bateau en provenance du Levant (la région de la Syrie), accostant au port de Marseille le , jugé comme étant à l’origine de l’épidémie. En effet, sa cargaison constituée d’étoffes et de balles de coton est contaminée par le bacille responsable de la peste. À la suite de graves négligences, et malgré un dispositif de protection très strict comportant notamment la mise en quarantaine des passagers et des marchandises, la peste se propage dans la ville. Les quartiers déshérités et les plus anciens sont les plus touchés. Se propageant à partir des quartiers à proximité du port, la peste s’étend rapidement dans la cité où elle entraîne entre sur , puis dans toute la Provence, où elle fait entre sur une population de environ.
La responsabilité de la non-application de la réglementation pour les navires potentiellement infectés a été recherchée auprès du commandant du navire, le capitaine Jean-Baptiste Chataud, et du premier échevin, Jean-Baptiste Estelle. Aucune preuve formelle n’a pu être établie. Il est cependant certain que les échevins et les intendants de santé chargés de cette réglementation ont agi avec beaucoup de légèreté. Certaines marchandises notamment des étoffes qui devaient être initialement mises en quarantaine, ont finalement été débarquées à Marseille.
Lors de l’épidémie, l'alimentation de la population ainsi que l’évacuation des cadavres posent de graves problèmes et mobilisent les échevins qui montrent beaucoup de courage. L’enlèvement des cadavres du quartier de la Tourette par les galériens de l'Arsenal des galères mobilisés à cet effet et placés sous le commandement du Chevalier Roze constitue un fait majeur de ce tragique évènement. Les religieux avec à leur tête Henri de Belsunce apportent quant à eux un réconfort moral aux mourants.
Cette épidémie a donné naissance à de nombreuses représentations artistiques parmi lesquelles celles du peintre Michel Serre, témoin direct de l'épidémie. Elle constitue un épisode historique marquant, toujours présent dans la mémoire collective des Marseillais.
Marseille à la veille de l’épidémie Situation économique Malgré les difficultés financières de la ville de Marseille, fortement endettée depuis la fin du , le commerce marseillais est en plein essor après une crise passagère consécutive au traité de Rastadt (signé en 1714) qui mettait fin à la guerre de Succession d'Espagne. La valeur des produits du Levant apportés dans le port de Marseille en 1714 s'élève à vingt-trois millions de livres, somme jamais atteinte précédemmentRaoul Busquet, Histoire de Provence, Imprimerie nationale de Monaco, 1954, .. L'apparition de la peste va porter un coup d'arrêt brutal à un puissant essor économique, synonyme d'amélioration des conditions de vie.
Urbanisme de la ville La ville est entièrement ceinturée par un nouveau rempart construit sur ordre de Louis XIV par Nicolas Arnoul. Cette enceinte prend appui sur chacune des deux puissantes forteresses placées de part et d'autre de l'entrée du port : le fort Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas. Les remparts du Moyen Âge ont été démolis et la superficie de la ville intra-muros est triplée, passant de Raoul Busquet, Histoire de Marseille, Robert Laffont, Paris, 1978, .. Dans les espaces intérieurs ainsi conquis sont construites des voies nouvelles se coupant perpendiculairement.
Il en résulte deux types d'urbanisation qui ne seront pas sans influence sur le développement et la propagation de la peste qui apparut d'abord dans les vieux quartiers et 56-57.. Au nord du port est située la ville ancienne qui correspond à celle du Moyen Âge avec des rues étroites, tortueuses et insalubres où se trouvent artisans et commerçants ; c'est dans cette zone que la peste apparaît et atteint son paroxysme. À l'est et au sud se développe la ville nouvelle avec ses nouvelles voies rectilignes : rue de Rome, rue Paradis, rue Saint-Ferréol.
Réglementation sanitaire La peste constitue une menace permanente pour Marseille en liaison fréquente avec le Proche-Orient où cette maladie est endémique. Des épidémies frappent la ville à de nombreuses reprises, notamment en 1580 où la peste a été très meurtrière et a fait proportionnellement autant de morts sinon davantage que celle de 1720126.. Un système est progressivement mis en place et montre son efficacité puisqu’en 1720 Marseille n'a pas connu d'épidémie depuis soixante-dix ans.. Cette protection repose d'une part sur un cordon sanitaire mis en place à l'échelle méditerranéenne avec délivrance de patentes dans les ports du Levant et d'autre part sur un bureau de santé composé d’intendants qui décident de la durée de la mise en quarantaine pour l'équipage, les passagers et les marchandises.
Les patentes Chaque navire faisant escale dans un port du Levant se voit délivrer une patente, certificat délivré par les consuls des ports orientaux aux capitaines des vaisseaux souhaitant rentrer en France, qui précise l'état sanitaire de la ville. On distingue trois types de patentes : la patente nette lorsque rien de suspect n'existe dans la région au moment du départ du vaisseau ; la patente suspecte lorsque règne dans le pays une maladie soupçonnée pestilentielle ; la patente brute lorsque la région est contaminée par la peste..
En cas de patente nette la durée de la quarantaine est ordinairement de dix-huit jours pour les personnes, vingt-huit pour le navire et trente-huit pour la cargaison. Ces périodes sont portées respectivement à vingt-cinq, trente et quarante si la patente est suspecte et trente-cinq, cinquante et soixante si la patente est brute.
Le bureau de santé vignette|Bureau de santé sur le Vieux-Port, construit en 1719. Un bureau de santé est créé à Marseille. Sa date de création est inconnue mais forcément avant 1622 car un texte émanant du parlement de Provence daté de cette année fait référence à cet établissement17.. Ce bureau, renouvelé chaque année par le conseil de ville, est composé de quatorze intendants bénévoles choisis parmi les négociants, marchands et anciens capitaines de vaisseau. La présidence est assurée à tour de rôle chaque semaine par l'un des intendants qui prend alors le nom d'intendant semainier. Afin d'assurer une bonne coordination entre le conseil municipal et le bureau de santé, les deux échevins à la sortie de leur charge font partie de droit du bureau de santé, ce qui porte le nombre total de ses membres à seize. Ils sont assistés dans leur tâche par un personnel nombreux : secrétaires, commis, etc. Un médecin et un chirurgien sont attachés à cet établissement.
Le siège du bureau de santé se trouve d'abord sur un ponton flottant basé près du fort Saint-Jean, puis à la consigne sanitaire, bâtiment construit à partir de 1719 sur les plans d'Antoine Mazin au pied du fort Saint-Jean53.. Ce bâtiment est toujours visible et a été classé monument historique par arrêté du ..
Les démarches sont strictes : le capitaine d'un vaisseau en provenance du Levant laisse son navire à l'île de Pomègues et se rend en barque au bureau de santé pour présenter la patente qui lui a été délivrée et selon le type de celle-ci, le bureau de santé décide de la durée de la quarantaine à appliquer aux marchandises et aux personnes..
Les lieux de quarantaine vignette|Carte de la rade de Marseille établie au , avec les îles de l'archipel du Frioul. Les lieux de quarantaine des vaisseaux ont été établis à l'île Jarre, au sud de la rade de Marseille, si la peste est avérée, ou à l’île de Pomègues où cinq hectares de terrains et de bâtiments ainsi qu'un petit port ont été aménagés pour recevoir environ trente-cinq navires361..
D'autre part, des infirmeries, parfois appelées lazarets car elles sont placées sous la protection de saint Lazare, ont été aménagées pour les passagers et les marchandises. Ces infirmeries sont situées au bord de la mer, entre l'anse de la Joliette et celle d'Arenc, à environ au nord de l'enceinte de la ville ; construites sous Colbert, elles sont constituées de hangars pour les marchandises et d'habitations pour les voyageurs, sur une emprise de , ceinturée de murailles et ne comportant que trois points d'accès.
L’arrivée du Grand-Saint-Antoine
Le , le Grand-Saint-Antoine, navire en provenance du Proche-Orient, arrive à Marseille. Il apporte un précieux chargement d'étoffes de soie et de balles de coton, pour une valeur de 363. destinées à être vendues à la foire de Beaucaire de juillet.
Une partie de la cargaison appartient à plusieurs notables de Marseille, dont le premier échevin Jean-Baptiste Estelle et le capitaine du navire Jean-Baptiste Chataud127.. Le bateau a été armé par Ghilhermy et Chaud, Jean-Baptiste Estelle, Antoine Bourguet et Jean-Baptiste Chataud, intéressés chacun pour un quart.
Périple et mortalité à bord Le Grand-Saint-Antoine quitte Marseille le et relie successivement Smyrne, Larnaca (Chypre), et Sidon (Liban). Dans cette ville, il embarque des tissus de soie et des sacs de cendre destinés au lest et afin d'absorber l'humidité des cales pour assurer une meilleure conservation des précieuses étoffes. Cette cendre se vendait à Marseille aux savonneries qui l'incorporaient dans leurs fabrications (en 1978 des plongeurs qui ont repéré l'épave du Grand Saint-Antoine au large de l'île Jarre ont remonté des échantillons de cendre). Le consul Poullard, qui ignore que la peste sévit à Damas, délivre une patente nette alors que le chargement est probablement contaminé. Le navire arrive à Tyr (aujourd'hui Sûr) et complète sa cargaison par de nouvelles étoffes probablement aussi contaminées. Le navire reprend la mer, mais doit faire escale à Tripoli au Liban pour remédier à des dégâts causés par une violente tempête. Le vice-consul de Tripoli, Monhenoult, délivre également une patente nette. Le , le navire se dirige vers Chypre après avoir embarqué quatorze passagers. Le un Turc meurt à bord et son cadavre est jeté à la mer. Les passagers descendent à Chypre et le navire repart le en direction de Marseille. En cours de route meurent successivement cinq personnes, dont le chirurgien de bord..
L'alerte est grave et le capitaine Chataud décide de s'arrêter alors dans la rade du Brusc, à proximité de Toulon.. Cette rade bien abritée par l'île des Embiez constitue un mouillage forain (en dehors d'un port) apprécié des navigateurs depuis l'Antiquité. Il s'agit en effet de l'ancienne TauroentumEugène Duprat, Tauroentum (Le Brusq-Six-fours), Institut historique de Provence, Marseille, 1935.. Les raisons de cette escale sont assez mystérieuses, mais certains historiens estiment que Chataud a voulu prendre l'avis des propriétaires de la cargaison pour fixer la conduite à tenir ; certaines sources accusent plus précisément le premier échevin de Marseille, Jean-Baptiste Estelle, de lui avoir rendu visite au Brusc et ordonné de se rendre à Livourne pour bénéficier d'une expertise médicale pouvant lui éviter une quarantaine sur l'île de Jarre, où la cargaison aurait été stockée en plein air et perdueSelon les propos de Michel Goury, de l’Association de Recherches Historiques et Archéologiques de Marseille, à la minute du documentaire de ..