Angkor (khmer : អង្គរ, " ville capitale ") est un vaste site archéologique du Cambodge, composé d’environ 200 temples et d’importants aménagements hydrauliques (barays, canaux, digues) répartis sur plus de 400 km². Capitale de l’Empire khmer du IXᵉ au XIVᵉ siècle, l’ensemble - dont les pôles majeurs sont Angkor Vat et Angkor Thom - constitue le plus important corpus monumental de l’art khmer.
Situées en aval du massif de Phnom Kulen, où les lits de rivière sont sacralisés par des alignements de linga, au nord du Tonlé Sap et en lisière de Siem Reap, ces ruines en partie restaurées sont inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1992 et forment aujourd’hui la principale attraction touristique du pays.
Les travaux menés en 2007 ont montré qu’Angkor correspondait vraisemblablement à la plus grande ville préindustrielle connue, une véritable « ville hydraulique » s’étendant sur au moins 1 000 km², dont le réseau sophistiqué de gestion de l’eau, destiné à stabiliser et redistribuer les ressources, aurait permis de soutenir entre 750 000 et un million d’habitants.
Historique Angkor préhistorique Si l'histoire retient le pour la fondation d'Angkor, les ruines de ce site cambodgien ne seraient que la partie monumentale connue d'une présence remontant à l'âge du bronze et révélée par la nécropole de Koh Ta Méas, datée d'au moins 1800 avant notre ère.
Pas moins de vingt-sept sépultures ont été dégagées, avec leurs nombreuses offrandes. Les squelettes humains des cinquante-neuf individus identifiés sont d'une grande valeur pour la connaissance du peuplement préhistorique du Sud-Est asiatique continental. Celle-ci révèle une population peu robuste, qui a cependant développé une résistance immunitaire à la malaria.
Ces fouilles ont été l'objet d'une exposition au Musée national de Phnom Penh jusqu'en février 2010.
Hariharālaya (Rolûos) L'Empire khmer qui s'étend sur la péninsule du sud-est asiatique, a été fondé au début du par Jayavarman II. L'un de ses successeurs, Indravarman I, entreprend des travaux d'aménagement hydraulique qui seront la base de la prospérité de la région. Il est aussi à l'origine du premier édifice encore visible, le Preah Kô, consacré en 879 et construit en brique comme tous les monuments antérieurs, inaugurant plus de trois siècles d'apogée de l'architecture khmère.
Le premier temple-montagne, configuration caractéristique de la cosmologie hindouiste, est édifié par ses soins en 881 au Bakong. Ces temples-montagnes adoptent une symbolique du mont Meru, axe du monde et séjour mythique des dieux en 5 niveaux concentriques hérissés de 109 tours.
Rayonnement et construction d'Angkor Vat
Les successeurs d’Indravarman, en particulier son fils Yaśovarman Iᵉʳ, "créateur d’Angkor", déplacent le centre du pouvoir vers le nord-ouest et lancent d’immenses travaux : construction du baray oriental (Yaśodharatāṭaka), temples-montagnes sur collines naturelles (Phnom Bakheng vers 900, puis Mebon oriental au centre du réservoir, et Pre Rup vers 960), marquant le passage à une architecture de pierre monumentale.
Après une phase de troubles qui voit le transfert de la capitale à Koh Ker, Sūryavarman Iᵉʳ réaffirme l’autorité khmère à Angkor ; son successeur Udayādityavarman II fait creuser le baray occidental et édifie le Baphuon vers 1060. Dans le même élan religieux et politique, plus d’un millier de liṅga sont sculptés dans le lit de la rivière de Kbal Spean, située en aval d’Angkor au nord, sur les pentes du massif sacré du Phnom Kulen, afin de sanctifier les eaux qui rejoignent la plaine angkorienne. Au XIIᵉ siècle, Sūryavarman II, victorieux d’un prince rival et soucieux d’asseoir sa domination par les armes, la diplomatie et une administration centralisée, fait construire Angkor Vat (1113-1150), vaste temple-mausolée dédié à Viṣṇu, qui met en scène la cosmologie hindoue (tours-Mont Meru, enceintes-montagnes, fossé-océans) et exalte le roi-dieu par un décor de bas-reliefs mêlant mythologie et scènes de cour. Après les incursions des Chams, Jayavarman VII reconquiert Angkor (1181), impose le bouddhisme mahāyāna comme religion d’État et engage un nouveau cycle de constructions : enceinte d’Angkor Thom, Bayon, Ta Prohm, Preah Khan, dans une capitale qui s’étend alors sur près de 200 km² et compte plusieurs dizaines de grands temples. centré|vignette|Tête présumée du roi Jayavarman VII
Zhou Daguan En 1296, le diplomate chinois Zhou Daguan est envoyé par la dynastie Yuan à Angkor, alors capitale de l'Empire khmer sous le règne d’Indravarman III. Il y séjourne environ un an (1296-1297) et rédige ensuite Les Coutumes du Cambodge (souvent intitulé The Customs / A Record of Cambodia), unique témoignage de première main sur la vie quotidienne dans l’empire khmer. Son texte, d’une quarantaine de sections, décrit en détail la capitale de Yasodharapura, l’organisation de la cour, la religion, la justice, l’agriculture, l’esclavage, les rôles féminins, le commerce, ainsi que la faune, la flore et les objets du quotidien.
Parmi les passages les plus cités figure la description d’une procession royale où le roi khmer, identifié à Indravarman III, apparaît debout sur un éléphant, brandissant une épée sacrée au milieu d’un long cortège de soldats, dignitaires, concubines et serviteurs. Ce récit, recoupé avec les inscriptions lapidaires et les bas-reliefs d’Angkor Vat et du Bayon, constitue l’une des principales sources pour reconstituer les pratiques politiques, rituelles et sociales d’Angkor à la fin du XIIIᵉ siècle, et demeure aujourd’hui encore un texte de référence autant pour les historiens que pour les lecteurs de récits de voyage.
Déclin Plusieurs explications, non exclusives, ont été avancées pour rendre compte du déclin d’Angkor.
Sur le plan politique et religieux, certains chercheurs relient cette évolution à la conversion progressive de l’Empire khmer au bouddhisme theravāda après le règne de Jayavarman VII, y voyant un affaiblissement du modèle hindou de royauté sacralisée qui fondait le culte du devarāja. Georges Coedès a ainsi suggéré que la doctrine theravāda, en niant la réalité ultime de l’individu, aurait sapé le culte royal de la personnalité qui avait inspiré la construction des grands monuments. L’entretien de cet ensemble monumental exigeait par ailleurs une main-d’œuvre considérable : une inscription de Ta Prohm mentionne plus de 12 000 personnes affectées à ce seul temple, sans compter les centaines de milliers de paysans nécessaires à leur subsistance. L’érosion de cette organisation politico-religieuse aurait donc fragilisé une économie déjà mise à rude épreuve par les conflits.
Coedès souligne également que l’affaiblissement du pouvoir royal, du fait des guerres et de la remise en cause du culte du devarāja, aurait compromis la capacité de l’État à entretenir les infrastructures hydrauliques (barays, canaux, digues) indispensables à l’irrigation des rizières sur lesquelles reposait la prospérité angkorienne. D’autres chercheurs mettent l’accent sur des facteurs environnementaux et climatiques : études dendrochronologiques et reconstitutions des régimes de mousson indiquent, entre le XIVᵉ et le XVe siècle, une alternance de longues sécheresses et d’épisodes de pluies torrentielles. Cette variabilité extrême aurait mis en échec un système hydraulique conçu pour réguler des crues "normales". La transition du "Petit Optimum médiéval" au "Petit Âge glaciaire" aurait ainsi entraîné une pénurie d’eau à certains moments, l’assèchement partiel des réservoirs et la réduction des surfaces cultivables. Dans cette perspective, la même ingéniosité technique qui avait permis de transformer un ensemble de petits fiefs en empire aurait fini par se retourner contre Angkor, les autorités n’étant plus en mesure d’adapter et d’entretenir un réseau hydraulique devenu trop complexe.
Découverte par l'Occident
Un premier contact Si Angkor n’est jamais totalement oublié des populations locales, les premières mentions européennes remontent au XVIᵉ siècle, avec la visite du frère portugais António da Madalena en 1586. Au XVIIᵉ siècle, des inscriptions témoignent encore de communautés japonaises installées à Angkor Vat aux côtés des Khmers ; l’une d’elles mentionne Ukondafu Kazufusa célébrant le Nouvel An khmer en 1632. vignette|Page de titre de l’édition de 1902 des Mémoires sur les coutumes du Cambodge de Tcheou Ta-Kouan, publiés et traduits en français par le sinologue Paul Pelliot, qui fait connaître au public francophone le récit de Zhou Daguan sur la société khmère à Angkor.
Redécouverte et premières explorations Au XIXᵉ siècle, le site est réinséré dans l’horizon érudit européen par la publication, en 1819, par Abel-Rémusat, de la traduction du récit de Zhou Daguan (Les Coutumes du Cambodge). La "redécouverte" concrète d’Angkor par les milieux savants occidentaux est cependant associée aux explorations du naturaliste Henri Mouhot, qui visite Angkor Vat et Angkor Thom au début des années 1860 et publie son récit en 1863, puis à l’expédition de Doudart de Lagrée (1863–1866), plus systématique. Dans les décennies suivantes, les voyages et enquêtes d’Étienne Aymonier, représentant de la France au Cambodge à partir de 1879, jouent un rôle décisif : il organise la collecte et la traduction des inscriptions, propose les premières reconstructions d’ensemble de l’histoire khmère et publie de nombreuses études réunies ensuite dans Le Cambodge. Explorateurs, missionnaires et érudits (Mouhot, Anna Leonowens, Louis Delaporte, Adolf Bastian) contribuent parallèlement à populariser l’image d’Angkor en Europe, alors que le site reste en grande partie noyé dans la forêt.
Archéologie coloniale et construction d'un emblème Au début du XXᵉ siècle, l’archéologie d’Angkor se structure autour de l’École française d’Extrême-Orient (EFEO), à qui l’administration coloniale confie, en 1907, la mission officielle d’inventorier et de restaurer le site. De 1907 à 1970, l’EFEO dirige des travaux de dégagement de la végétation, de consolidation des fondations et d’aménagement de systèmes de drainage. Des architectes et archéologues comme Henri Marchal, Victor Goloubew, Henri Parmentier, Maurice Laur, Bernard-Philippe Groslier ou Jacques Dumarçay élaborent, au fil des chantiers, les méthodes d’intervention et jettent les bases de l’interprétation historique et stylistique moderne d’Angkor. gauche|vignette|259x259px|La pagode Angkor, Paris (Titre factice), 1889. À la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, Angkor est d’abord mobilisé comme emblème de la présence française en Indochine avant même que ne se structure l’archéologie de terrain. Le site inspire ainsi une série de dispositifs spectaculaires : pagode "d’Angkor" sur l'esplanade des Invalides lors de l’Exposition universelle de 1889 (où fut construite la Tour Eiffel), apsara incarnée par Cléo de Mérode en 1900, pavillon cambodgien reprenant des motifs d’Angkor Vat et du Bayon à l’Exposition coloniale de Marseille en 1906, puis réplique à l’échelle d’Angkor Vat pour le pavillon de l’Indochine à l’Exposition coloniale internationale de Paris en 1931. Angkor devient alors un symbole visuel surchargé de la "civilisation khmère", tel que le mettent en scène les dispositifs de propagande coloniale.
Guerres, Khmers rouges et relance internationale