Jean-Michel Charlier, né le à Liège et mort le à Saint-Cloud, est un scénariste de bande dessinée, également scénariste et réalisateur de télévision belge. Son talent de narrateur, sa capacité à construire des intrigues d'une grande complexité, s'étalant sur plusieurs albums tout en maintenant un rythme soutenu, son savoir-faire à fonder ses synopsis sur une documentation fouillée font de lui l'un des plus grands et des plus prolifiques scénaristes de bande dessinée (avec près de 400 scénarios) de l'école franco-belge.
Il a créé de nombreuses séries d'aventure, notamment Blueberry (avec le dessinateur Jean Giraud), Tanguy et Laverdure (avec le dessinateur Albert Uderzo), Buck Danny et Barbe-Rouge (toutes deux avec le dessinateur Victor Hubinon). Il est également l'un des cofondateurs et, de 1963 à 1972, co-rédacteur en chef du périodique de bande dessinée Pilote. À la fin des années 1960, parallèlement à ses activités dans la bande dessinée, il commence une carrière à la télévision en adaptant Tanguy et Laverdure en feuilleton télévisé, sous le titre les Chevaliers du ciel. À partir des années 1970, il travaille avec succès pour les chaînes françaises de télévision FR3 et TF1 où il réalise des documentaires d'investigation basés sur des témoignages et des documents-chocs.
Biographie Jeunesse (1924-1944) Enfance Jean-Michel Charlier naît le à Liège, d'un père banquier qui par son travail a grimpé les échelons pour terminer au grade de fondé de pouvoir et d'une mère femme au foyer. À l'âge de cinq ans, il découvre la bande dessinée en lisant Zig et Puce par Alain Saint-Ogan dans le journal Le Dimanche illustré, Tintin par Hergé dans Le Petit Vingtième et surtout une série lituanienne intitulée Pitche, réalisée par Aleksas Stonkus qu'il lit dans le quotidien La Libre Belgique.. Côté littérature, il est passionné par l'œuvre de Georges Simenon., ainsi que par Les Pardaillan de Michel Zévaco..
Très tôt, il dessine des bandes dessinées dans ses cahiers et se raconte dans sa tête des histoires d'aventures qui regorgent de rebondissements. Il fait ses études chez les jésuites et fréquente les scouts. À l'âge de seize ans, il écoute les émissions de Ray Ventura et son orchestre à la radio. La camaraderie qui règne dans le film Tourbillon de Paris, où Ray Ventura interprète son propre rôle, le fascine au point d'aller le voir plusieurs fois de suite jusqu'à épuisement de ses économies. Il rêve désormais d'intégrer la bande de Ray Ventura et fait même une fugue pour le rencontrer à Paris, mais sans le sou il ne peut aller bien loin. La musique va devenir l'une de ses passions jusqu'à fonder durant la guerre son propre groupe vocal avec des copains qu'ils baptisent Le Foss' Nott' Club. Ils chantent dans les soirées dansantes clandestines et fêtes du patronage..
Guerre et occupation Lorsque les Allemands envahissent la Belgique en , il travaille comme ambulancier dans l'ancien hôpital militaire de Liège.. Il envisage d'être officier de marine, mais la guerre l'en empêche. Il intègre l'université (dont l'administration est contrôlée par l'occupant allemand). Lors de la mise en place du travail obligatoire en Allemagne, il refuse de se faire recenser mais est pris dans une rafle. Les Allemands le condamnent à un an de travail obligatoire en Allemagne. Il est sauvé par un médecin allemand qui profite de sa maigreur pour le faire passer pour tuberculeux. À la place, il est consigné pendant un an dans une usine belge fabriquant des altimètres. Il est recruté par une cellule trotskiste au sein de l'usine mais, au bout de quelques mois, est expulsé car il n'arrête pas de faire des commentaires critiques sur la révolution russe. Vers la fin de la guerre, il rejoint brièvement un mouvement de résistance très mal organisé où il manque de peu à plusieurs reprises d'être démasqué par les Allemands..
À la World Press (1944-1956) Les débuts En parallèle de ses études de droit, il est embauché à la World Press comme dessinateur et . Cette jeune entreprise de presse fournit du contenu publiable aux éditions Dupuis dont les publications reparaissent à partir du . Il connaît le responsable et créateur de la société Georges Troisfontaines par l'intermédiaire de sa sœur et du fait qu'il l'a croisé à La Gazette de Liège où il avait tenté de se faire recruter. Troisfontaines pense déceler en Charlier un grand dessinateur en devenir capable notamment de remplacer Al Peclers. Jean-Michel Charlier commence ainsi par illustrer les pages de Georges Troisfontaines (qui utilise le pseudonyme de Georges Cel) sur l'aviation et le modélisme dans l'hebdomadaire Spirou.. Après avoir décroché son doctorat en droit, il intègre comme stagiaire un cabinet d'avocat, principalement pour faire plaisir à son père. Après quelques semaines, il réalise qu'il préfère ses activités à la World Press, d'autant plus qu'il commence à placer ses propres bandes dessinées dans Spirou.. Sous le pseudonyme de Flettner, il illustre des cours d'aviation intitulés La Page illustrée du C.S.A. (Club Spirou aviation) et la rubrique Spirou sport..
La création de Buck Danny À la World Press, il se lie d'amitié avec un jeune dessinateur du nom de Victor Hubinon. Ensemble, ils produisent une première histoire, L'Agonie du Bismarck. Dans ce récit de guerre, publié en 1946 du au du journal Spirou., Jean-Michel Charlier s'occupe du scénario et du dessin des engins mécaniques comme les avions ou les bateaux en s'inspirant du travail du peintre (de la marine) Léon Haffner.
En 1947, le pilote de l'armée américaine Buck Danny fait son apparition dans Spirou. Les versions de cette création divergent. Selon Charlier, il a l'idée de Buck Danny en lisant un reportage sur les Tigres volants, mais après une brouille avec Georges Troisfontaines, ce dernier récupère l'idée pour écrire les premières pages de la première histoire de la série. Puis, ne parvenant pas à suivre le rythme de parution, il confie l'écriture de la suite à Charlier. Selon Victor Hubinon, c'est lui-même qui aurait écrit le scénario des onze premières planches avant d'être très mal corrigé par Georges Troisfontaines qui aurait condensé trop d'action dans une seule planche. Hubinon demande alors à Charlier de reprendre le scénario. Troisfontaines affirme toujours être le créateur du personnage au point de se faire reconnaître légalement comme co-créateur par une décision de justice en 1997.. Tous s'accordent pour dire que Troisfontaines a écrit les premières pages de Buck Danny, le passage de témoin avec Jean-Michel Charlier se situant entre la onzième et la seizième plancheC'est-à-dire entre la planche 12 et la planche 17 (en effet la planche 10 n'existe pas à cause d'une étourderie des auteurs). (c'est à ce moment que la narration passe de la première à la troisième personne du singulier, plus classique.).
Charlier et Hubinon se rendent compte qu'il est difficile de raconter une histoire d'aviation sans savoir piloter, et ils passent leur brevet de pilote au cours de l'été 1947.. En parallèle de son travail pour Spirou, Charlier collabore avec le journal Bimbo entre 1947 et 1948 sous le pseudonyme de Charvick. Il illustre une rubrique didactique sur la marine et l'aviation intitulée Le Cours du chef-pilote et crée avec Hubinon la série Joë la Tornade qui raconte les aventures d'un enquêteur français dans les îles du Pacifique.. Les éditions Dupuis, mécontentes de voir des auteurs écrire ou dessiner pour d'autres publications, signent un contrat d'exclusivité avec la World Press. En contrepartie, Dupuis s'engage à sortir rapidement les albums de Buck Danny. La seconde moitié de l'histoire de Joë la Tornade est donc réalisée par Albert Weinberg..
Le studio World Press L'ambition de Georges Troisfontaines augmente avec le temps. Il a désormais pour idée de créer un véritable studio à l'américaine où plusieurs dessinateurs et scénaristes participeraient à des superproductions de la bande dessinée. Dans cette optique, l'histoire Tarawa, atoll sanglant est réalisée en 1948 pour le journal Le Moustique. Elle est l'adaptation d'un récit de guerre d'un correspondant américain et Charlier se documente considérablement pour rendre cette histoire la plus crédible possible.. Si le scénario est écrit par Charlier, des réunions sont organisées chaque semaine pour que les collaborateurs de la World Press apportent des idées nouvelles et des rebondissements à l'intrigue..
Avec Victor Hubinon, il réalise une biographie de Surcouf qui est publiée dans le journal Spirou entre 1949 et 1952. Ils partent se documenter directement à Saint-Malo auprès des descendants du corsaire, afin d'avoir accès aux journaux de bord. Cette longue histoire est ensuite publiée par Dupuis en trois albums.. À la fin des années 1940, Troisfontaines distingue les rôles au sein de la World Press entre les dessinateurs, les scénaristes, les encreurs, ou encore les publicitaires. Charlier est lui nommé directeur artistique et éditorial.. Jijé lui conseille alors d'arrêter le dessin pour se consacrer entièrement à l'écriture des scénarios.. En 1952, Charlier est engagé comme pilote au sein de la Sabena. Il n'y reste qu'une seule année, écœuré de ne faire que des missions de second ordre au lieu de faire des trajets long courrier.
Dans les années 1950, la World Press se rapproche de l'International Press dirigée par Yvan Chéron, beau-frère de Trois fontaines. Les deux sociétés travaillent avec les mêmes auteurs, mais avec des clients différents. Plus tournée vers la France, l'International Press engage le Français Albert Uderzo à travailler dans ses bureaux bruxellois que l'agence partage alors avec la World Press. Charlier, séduit par ses dessins, lui propose une collaboration sur des pages jeunesses destinées au supplément du quotidien La Wallonie. Les deux auteurs s'entendent pour reprendre ensemble la série Belloy créée deux ans auparavant par Uderzo. Charlier reprend le scénario le temps de quatre histoires publiées jusqu'en 1958. Il place aussi trois nouvelles séries dans le supplément jeunesse de La Libre Belgique. La première, Tiger Joe, dessinée par Victor Hubinon, raconte les aventures d'un guide de chasse en Afrique, la série sera reprise plus tard dans Pistolin et Pilote. La seconde s'intitule Fanfan et Polo, est dessinée par Dino Attanasio, et met en scène deux enfants bricoleurs qui provoquent des catastrophes (après deux histoires, René Goscinny prendra la suite de Charlier au scénario). Enfin, de 1953 à 1957, il écrit les aventures pleines d'humour dAlain et Christine dessinées par Martial..
L'Oncle Paul Au début des années 1950, Dupuis, inquiet de la censure qui opère en France, demande à la World Press de lui fournir une nouvelle rubrique éducative illustrée qui servirait aussi de banc d'essai pour les jeunes auteurs. Chargé de trouver ce nouveau concept, Jean-Michel Charlier se souvient d'une histoire qu'il a écrite en 1947 pour Hubinon mettant en scène un Américain racontant à ses neveux un épisode de la guerre du Pacifique. Il s'inspire de ce concept pour lancer une série didactique de quatre pages, racontant un épisode de l'Histoire mondiale, qu'il intitule Les Belles Histoires de l'oncle Paul.. La première histoire, Cap plein sud dessinée par Eddy Paape, est publiée dans Spirou du .. D'abord bimensuelle, elle devient hebdomadaire avec le succès. De 1951 à 1954, Jean-Michel Charlier écrit le scénario d'au moins vingt-neuf histoires de lOncle Paul pour divers auteurs. Pris par d'autres projets, il céde sa place de scénariste à Octave Joly continuera la série jusque dans les années 1980..
La reprise de Valhardi