La méthode hypercritique est une méthode d'argumentation consistant en la critique systématique ou excessivement minutieuse des moindres détails d'une affirmation ou de ses sources.. Elle se distingue de la pensée critique, qui est une utilisation de la raison ayant pour finalité d'affiner et de préciser les affirmations sans chercher par principe à les discréditer.
Le champ d'application est vaste, mais les domaines polémiques comme les technologies et les idéologies en débat, l'intégrisme, le créationnisme, les nationalismes, les crimes historiques ou le négationnisme sont particulièrement investis par les utilisateurs de la méthode hypercritiqueAndré Jacob, En quête d'une philosophie pratique: De la morale à l'éthico-politique, L'Harmattan, 2007, 395 p. , .. Par exemple, Pierre-André Taguieff, analysant le complotisme contemporain, relève la Pierre-André Taguieff, Court traité de complotologie, Fayard, 2013, 440 p. emplacements 4334 et suiv. sur 9455..
Principe Cette méthode revient généralement à une analyse suspicieuse et à charge de détails parfois insignifiants ou connexes à un sujet, ou de menues erreurs de citation, de date ou cartographiques, afin de disqualifier en bloc une thèse en la passant au crible, ou en faisant subir ce sort à ses sourcesFrançois Bédarida, « les responsabilités de l'historien "expert" », dans Jean Boutier, Dominique Julia, Passés recomposés. Champs et chantiers de l'histoire, Autrement, , janvier 1995, 349 p. , ; voir également l'exemple des procédés hypercritiques de la thèse d'Henri Roques sur Kurt Gerstein, analysés par Pierre Bridonneau, Oui, il faut parler des négationnistes : Roques, Faurisson, Garaudy et les autres, Paris, Cerf, 1997 , 55-62., afin de repousser une théorie adverse, alors même que les preuves amenées par celle-ci ne sont, elles, pas négligeables :
La méthode hypercritique est difficile à contrer, dans la mesure où elle lance un grand nombre d'affirmations péremptoires et parfois rapides à formuler, qui demandent du travail afin d'être vérifiéesL'historien belge Maxime Steinberg consacre par exemple un ouvrage entier à la déconstruction de l'hypercritique de Robert Faurisson appliquée au journal de Johann Kremer, dans Les Yeux du témoin et le regard du borgne, L'histoire face au révisionnisme. Lecture critique d'un génocide au quotidien, Paris, Cerf, 1990, 213 p. (lire en ligne).. La vanité de ces réfutations a été relevée à propos de la démarche négationniste qui en fait un large usage — Henry Rousso, « Le négationnisme est une parole de haine », L'Histoire, , 2004, .. L'historien et chrétien Henri-Irénée Marrou identifie la démarche hypercritique en histoire à celle qu'un théologien qualifierait d'« obstination dans l'incrédulité » en religion — , et il rejoint Raymond Aron dans la conclusion selon laquelle
Michel Wieviorka souligne enfin le rôle des médias contemporains et de leur attente d'expertise dans certains succès de l'hypercritique en sciences humaines et sociales, celle-ci favorisant le spectaculaire et le provocateur — Michel Wieviorka, Neuf leçons de sociologie, Fayard, 2011, 329 p. , ainsi que Les Sciences sociales en mutation, Sciences Humaines, 2007, 640 p. ..
Hypercritique historique
En histoire, la notion de méthode hypercritique renvoie essentiellement, à partir du , à celle d'une dérive de la critique des sources. Cependant, des Lumières à la fin du , elle a eu ses lettres de noblesse, en particulier par l'opposition des courants hypercritique et fidéiste (ou historiciste), face à la question des sources tardives ou légendaires de l'origine de Rome : le courant hypercritique, représenté notamment par Louis de Beaufort, puis Barthold Georg Niebuhr, Theodor Mommsen ou Ettore Pais, a dominé la question jusqu'à ce qu'au les découvertes archéologiques viennent confirmer une partie des données légendairesJean-Pierre Martin, Alain Chauvot, Mireille Cébeillac-Gervasoni, Histoire romaine, Armand Colin, 2010, 480 p. ; Mouza Raskolnikoff, Histoire romaine et critique historique dans l'Europe des Lumières. La naissance de l'hypercritique dans l'historiographie de la Rome antique, École française de Rome, 1992 (lire en ligne).. Par la suite, le risque hypercritique a pu être opposé à celui, inverse, de l'hypocritiqueVoir notamment Pierre Vidal-Naquet considérant que l'histoire de la Shoah a pu être, avant les années 1980, parfois insuffisamment critique quant à ses sources, ce qui contribuerait à expliquer l'écho rencontré par l'hypercritique des négationnistes : Pierre Vidal-Naquet, Les Assassins de la mémoire : Un Eichmann de papier » et autres essais sur le révisionnisme, Paris, La Découverte, 1987, 227 p. ..
Henri-Irénée Marrou cite comme exemple de cas limite de l'hypercritique celui du père Hardouin (lire en ligne)., érudit entreprenant qui, au , avançait que les classiques de l'Antiquité avaient dû être inventés par des moines du Moyen Âge car, disait-il, nous ne possédons aucun manuscrit antérieur à cette époque. Dans le même ordre d'idées, la nouvelle chronologie d'Anatoli Fomenko prétend au réviser totalement l'histoire mondiale et faire de l'histoire de l'Antiquité une supercherieStéphane Encel, Histoire et religions : l'impossible dialogue ? Essai d'analyse comparative des grilles de lecture historique et monothéistes, L'Harmattan, 2006, 294 p. , note 262, .
La thèse mythiste sur la non-historicité de Jésus de Nazareth est également régulièrement citée par des historiens comme Paul Veyne comme étant un exemple de négationnisme et de méthode hypercritique..
L'hypercritique est particulièrement utilisée dans les diverses formes de négationnismeFrançois Bédarida, Histoire, critique et responsabilité, Complexe, 2003, 357 p. , 291., qui prennent, par exemple, en le dénaturant, Jean Norton Cru et son Témoins comme modèleVoir notamment Annette Wieviorka, L'Heure d'exactitude : Histoire, mémoire, témoignage. Entretiens avec Séverine Nikel, Albin Michel, 2011 , 256 p., et Jean Christophe Prochasson, « Témoignages et expériences. Les usages du vrai et du faux de Jean-Norton Cru à Paul Rassinier », dans Christophe Prochasson, Anne Rasmussen, Vrai et faux dans la Grande guerre, La Découverte, 2010 , .. En effet, elle permet, face au consensus des historiens et, en particulier, sur la validité du témoignage, de proposer le syllogisme suivantVoir par exemple dans le cas de Robert Faurisson, Barbara Lefebvre, Sophie Ferhadjian, Comprendre les génocides du : comparer-enseigner, Bréal, 2007, 319 p. , 157. : Tels détails ne sont pas clairs ou sont contradictoires ; Donc toute l'explication est fausse ; Donc les preuves avancées pour cette explication en sont en fait des réfutations.
Pierre-André Taguieff voit d'une manière générale dans la littérature complotiste contemporaine une . Jean-Bruno Renard fait quant à lui de l'hypercritique, avec la révélation d’une autre réalité et la dénonciation du complot, l'une des trois composantes des « rumeurs négatrices » telles que celles de la survie de Louis XVII, des faux atterrissages sur la Lune ou celles issues de L'Effroyable Imposture de Thierry MeyssanJean-Bruno Renard, « Les rumeurs négatrices », dans Diogène, , 2006, 54-73 (lire en ligne).. Ce prolongement de l'hypercritique dans la théorie du complot est également souligné plus spécifiquement à propos du courant négationniste issu de Paul Rassinier — Jean Christophe Prochasson, « Témoignages et expériences. Les usages du vrai et du faux de Jean-Norton Cru à Paul Rassinier », dans Christophe Prochasson, Anne Rasmussen, Vrai et faux dans la Grande guerre, La Découverte, 2010 , 323..
Parodies
L'usage de la méthode hypercritique a suscité en France diverses parodies depuis le , notamment dans l'ouvrage de Jean-Baptiste Pérès, Comme quoi Napoléon n'a jamais existé, écrit en réponse aux excès hypercritiques de Charles Dupuis et de son Origine de tous les Cultes, ou la Religion universelle, dans lequel celui-ci réduit toutes les figures religieuses à des représentations astronomiques symboliques. Pérès transforme parodiquement Napoléon en mythe solaire inventé par le peuple, en usant des mêmes méthodesJean-Baptiste Pérès, Comme quoi Napoléon n'a pas existé, Paris, 1827. Voir à ce propos , ainsi que Jean-Bruno Renard, « Les rumeurs négatrices », dans Diogène, , 2006, 65-66..
Jacques Bergier, en réponse à des critiques rationalistes sur la réalité des affirmations contenues dans son ouvrage fondateur de l'ésotérisme contemporain – écrit avec Louis Pauwels – Le Matin des magiciens, a réagi en 1965 par un texte humoristique reprenant le même type d'arguments dans un texte nommé « La girafe n'existe pas »Jacques Bergier, « La girafe n'existe pas », 1965, sur janus.free.fr..
Des parodies plus récentes s'appliquent également aux auteurs négationnistesVoir notamment « Le débarquement en Normandie n'a jamais eu lieu ! », phdn.org, 2001, à propos de Robert Faurisson, et « Non, Roger Garaudy n’est pas mort », bibliobs.nouvelobs.com, 2012, à propos de Roger Garaudy..
Notes et références
Voir aussi
Bibliographie
François Bédarida, Histoire, critique et responsabilité, Complexe, 2003, 357 p.
Articles connexes
Liens externes Sur la méthode hypercritique, extraits d'Henri Irénée Marrou, De la connaissance historique, sur le site Pratique de l'histoire et dévoiements négationnistes
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