La ligne du télégraphe Chappe de Paris à Bayonne est une liaison du télégraphe Chappe, mise en service en et reliant Paris à Bayonne. Il s'agit d'un des principales artères du réseau français de télégraphie optique au . Mise en service progressivement à partir de 1822-1823, elle reliait la capitale au sud-ouest de la France en passant notamment par Orléans, Tours, Poitiers, Angoulême, Bordeaux, Dax et Bayonne. Cette ligne répondait à des besoins à la fois politiques, militaires et diplomatiques, dans un contexte marqué par les troubles de la péninsule Ibérique et par l'Expédition d'Espagne de 1823Histoire et formation du réseau : La Restauration (1815-1830). La ligne fonctionnera partiellement jusqu'en suite à l'arrivée de la télégraphie électrique.
Contexte historique Le télégraphe optique inventé par Claude Chappe fut adopté par la Convention nationale en 1793 et utilisé avec succès dès 1794 sur la ligne Paris-Lille. Durant l'Empire napoléonien, le réseau s'étendit considérablement. Après 1815, les frères Chappe cherchèrent à développer de nouvelles lignes permettant au gouvernement de communiquer rapidement avec les grands ports et les régions stratégiques du royaume. Parmi ces projets figurait la liaison avec Bordeaux puis Bayonne.
À la suite du retour de Louis XVIII, les frères Ignace et Pierre Chappe, administrateurs du réseau de télégraphie Chappe, proposent l’établissement d’une nouvelle ligne reliant Paris à Bordeaux. Ce projet vise à faciliter les communications entre le gouvernement et Louis de France, duc d’Angoulême, alors présent dans le sud de la France. La proposition n’est toutefois pas retenue dans l’immédiat. Elle est reprise en 1823 à l’initiative du ministre de la Guerre, dans le contexte de l'intervention française prévue en Espagne.
Création de la ligne Le contexte espagnol Au début des années 1820, la situation politique en Espagne et au Portugal inquiète fortement le gouvernement français de la Seconde Restauration. La Révolution de 1820 a contraint le roi Ferdinand VII à accepter un régime constitutionnel, ce qui provoque des tensions internationales. Paris souhaite disposer d'informations rapides sur la frontière pyrénéenne et les mouvements militaires éventuels. Premier projet vignette|Planche descriptive du télégraphe Saint-Haouen.
Un premier projet de ligne Paris-Bordeaux avait été confié au contre-amiral Yves Le Coat de Saint-Haouen, inventeur d'un système concurrent du télégraphe Chappe, fonctionnant de nuit aussi bien que de jour, suite à un décret en conseil des ministres du malgré deux avis défavorables du comité de l'intérieur des et .
En 1821, à la suite d’un rapport favorable d’une commission composée d’officiers de marine et d’ingénieurs, le Conseil des ministres approuve la réalisation d’un essai à grande échelle sur la future ligne télégraphique entre Paris et Bordeaux.. Il est alors prévu que cette ligne soit intégralement équipée du nouveau système de télégraphie optique si les résultats de l’expérimentation s’avèrent concluantsAlexis Belloc, La télégraphie historique : depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, Firmin-Didot (Paris), 1894, p. 198., pour une extension possible vers Tours et Bordeaux André Muset, L'Histoire du télégraphe de Torfou, 1999, Voir en ligne. Les premières stations Saint-Haouen Le , l'emplacement des douze stations est choisi : en avril 1821, le contre-amiral Yves-Marie Le Coat de Saint-Haouen, assisté d'une équipe d'ingénieurs des Ponts et Chaussées, entreprend l'établissement de la section Paris-Orléans de la future ligne télégraphique du sud-ouest. Il sélectionne douze emplacements destinés à accueillir les postes relais. Le point de départ est fixé à Montmartre, tandis que le premier relais est installé à Fontenay-aux-Roses, sur le plateau de Châtillon. Les stations suivantes sont successivement implantées à Saulx-les-Chartreux, dans le bois des Rochers, à Montlhéry, au pied des ruines du château, puis à Torfou, Étampes, Guillerval, Arbouville et Toury, en Eure-et-Loir. Les relais suivants prennent place sur le clocher de l'église d'Artenay et à Chevilly, dans le Loiret. La ligne s'achève à Orléans, où le poste terminal est établi sur le beffroi de l'Hôtel Groslot. Cet ensemble de stations constitue le premier tronçon expérimental du système de télégraphie aérienne de Saint-Haouen, destiné à être prolongé vers Bordeaux puis Bayonne en cas de succès des essais.
Expérimentations L'expérience entre la butte MontmartreIl était situé à l'emplacement du de la place du Tertre. et Orléans, sur une ligne qui comportait douze stations, faite le à du soir, et répétée le lendemain, fut un échec..
Le , le comte d’Artois, se rend sur les hauteurs de Montmartre afin d’assister à une démonstration du télégraphe aérien mis au point par le contre-amiral de Saint-Haouen. Réalisée à la demande du gouvernement, cette expérimentation porte sur une ligne reliant Paris à Orléans et vise à évaluer le fonctionnement du système de jour comme de nuitMoniteur universel du .Au poste télégraphique d’Orléans, plusieurs autorités civiles et militaires sont réunies pour l’occasion. À 21 h 13, le signal d’attention est reçu depuis Paris, suivi à 21 h 21 d’une première dépêche annonçant l’arrivée du prince à Montmartre. Une seconde dépêche, transmise à 21 h 45, demande des informations sur les conditions météorologiques à Orléans. La réponse, indiquant un vent soutenu, est expédiée en une minute et sa réception à Paris est confirmée peu après. À 22 h 07, une dernière dépêche informe Orléans du départ du prince, puis, une minute plus tard, signale sa satisfaction à l’égard du fonctionnement de l’ensemble de la ligne. Pour marquer son approbation de l’expérience, le comte d’Artois attribue une gratification de 300 francs aux pauvres de la commune de Montmartre et de 200 francs au personnel du service télégraphique..
Bien que reconnu pour ses travaux théoriques dans le domaine de la télégraphie, le contre-amiral de Saint-Haouen se heurte à des difficultés dans la conduite opérationnelle du projet. Son engagement en faveur du développement de transmissions nocturnes, technologie encore expérimentale à l'époque, ainsi que les surcoûts engendrés par ces recherches, compliquent la réalisation de la ligne et contribuent aux retards ainsi qu'aux difficultés rencontrées lors des essais. Rapidement, il faut changer d'emplacement, remplacer les guetteurs qui désertent, et les difficultés s'accumulent, laissant deviner les manœuvres du concurrent Chappe.
La polémique
Le succès de la démonstration du contre-amiral de Saint-Haouen est rapidement contesté. Le , l’un des frères Chappe adresse une lettre au Moniteur universel afin de défendre la mémoire et la paternité de l’invention de son frère Claude Chappe. Cette intervention s’inscrit dans le contexte des débats suscités par les expérimentations du contre-amiral Yves Le Coat de Saint-Haouen et par les comparaisons établies entre son système et celui de Chappe.
Après diverses controverses techniques et politiques, le gouvernement décida finalement de confier l'achèvement de l'ouvrage aux frères Chappe, en appliquant sa décision secrète du . Un prolongement est ajouté par la suite jusqu'à Béhobie, par Dax et Bayonne en 1846Emile Daru, Le télégraphe aérien Chappe, de Paris à Bayonne par Dax, Bulletin société Borda, 1961, n° 303, p. 325-327 (avec carte des stations entre Salignac, en Gironde, et Béhobie). Voir en ligne.
La réalisation En 1823, Ignace Chappe et son frère Pierre François Chappe quittèrent l'administration télégraphique. La responsabilité de l'extension du réseau fut alors confiée à leur frère Abraham ChappeAu moment du lancement des travaux de la ligne Paris-Bayonne, Abraham Chappe, alors âgé d'une cinquantaine d'années, occupe les fonctions d'inspecteur général des lignes télégraphiques. Chargé de la direction opérationnelle du chantier, il supervise l'extension du réseau télégraphique vers le sud-ouest de la France. En août 1823, il est nommé administrateur adjoint des télégraphes, avant de quitter définitivement le service en 1830., qui supervisa notamment la construction de la ligne Paris-Bayonne. En sa qualité d'inspecteur général des lignes télégraphiques, Abraham Chappe fut chargé de déterminer l'emplacement des relais, d'organiser leur implantation et d'assurer le contrôle technique ainsi que le bon fonctionnement de l'ensemble de la lignePierre Audin, Le télégraphe Chappe à travers la Touraine (1823-1853), Bulletin de la Société archéologique de Touraine, 2005.. Les inspections de terrain et le recrutement du personnel étaient assurés par les inspecteurs locaux.
Les travaux progressent rapidement et la ligne est achevée en l'espace de six mois. Cette réalisation mobilise la construction d'une centaine de postes sur près de 800 kilomètres, constituant alors l'un des principaux projets d'infrastructure télégraphique entrepris en France. Cette rapidité d'exécution s'explique notamment par l'expérience acquise par l'administration Chappe lors de l'établissement des précédentes lignes télégraphiques nationales ainsi que par les études préparatoires menées en amont du chantier.
Certaines stations occupaient des bâtiments existants, tels que des clochers ou d'anciens donjons, afin d'accélérer le déploiement du réseau. L'inspecteur divisionnaire Dominique Maillard conserve la responsabilité de la section comprise entre Paris et Orléans, tandis que les ateliers parisiens accélèrent la fabrication des équipements. L'administration télégraphique commande plusieurs centaines de lunettes d'observation, recourt à la sous-traitance pour une partie de la production et entreprend la formation des futurs agents chargés de l'exploitation du réseau.
Le , Abraham Chappe annonça par télégraphe la mise en service de la section Paris-Tours. Cinq jours plus tard, la ligne était prolongée jusqu'à Bordeaux, dans un contexte marqué par l'intervention française en Espagne.
Description de la ligne vignette|Télégraphe Chappe du donjon de Montbazon. La ligne Paris-Bayonne comprenait 81 postes télégraphiques entre Paris et Bordeaux, auxquels s'ajoutaient 29 postes supplémentaires entre Bordeaux et Bayonne. Les relais étaient implantés de manière à garantir une visibilité permanente entre stations voisines. Leur espacement variait en fonction du relief : il était généralement d'environ 8 kilomètres, pouvait être réduit à 5,5 kilomètres dans les zones au terrain accidenté et atteindre 11 kilomètres dans les secteurs les plus plats. Cette répartition permettait d'optimiser la rapidité et la fiabilité des transmissions sur l'ensemble de la ligne.
Mise en service La construction s'accéléra en 1822-1823 afin de soutenir l'Expédition d'Espagne. Une fois achevée, la ligne permit une circulation extrêmement rapide des informations entre Paris et la frontière espagnole. La première dépêche sur la ligne Paris-Bayonne fut transmise depuis Bayonne le . Le télégraphe Chappe commence à fonctionner à Bordeaux le . Pierre Bernadau note alors dans ses TablettesPierre Bernadau, Tablettes, , folio 162. :On a vu aujourd'hui commencer à jouer le télégraphe de Bordeaux, toute la ligne de Bayonne à Paris étant terminée. Malgré le succès de cette réalisation, Abraham Chappe fut relevé de ses fonctions en 1830, après avoir exercé pendant plusieurs années la direction technique du réseau. Son remplacement intervint dans le contexte de la réorganisation administrative consécutive à la Révolution de Juillet et permit la nomination d'un ingénieur soutenu par le ministère de l'IntérieurCette éviction fut également liée à la situation politique de son frère René Chappe, qui refusa de prêter serment de fidélité au nouveau roi Louis-Philippe Ier.. L'Expédition d'Espagne
droite|vignette|Louis XVIII essayant les bottes de Napoléon et préparant la campagne d'Espagne, caricature francophobe anglaise de George Cruikshank publiée le .