Eumène de Cardia ou Eumène de Cardie (en grec ancien / ), né vers 362 av. J.-C. et mort en 316, est le chancelier (ou archigrammate, « premier secrétaire ») d'Alexandre le Grand. Seul non-macédonien parmi les Diadoques, il prend part à la première guerre des Diadoques aux côtés du chiliarque de l'empire, Perdiccas, puis du régent de Macédoine, Polyperchon. Mais affaibli par l'insubordination des satrapes et des généraux ralliés à la cause des Argéades, il est vaincu et exécuté par Antigone le Borgne.

Son parcours peut être résumé ainsi : secrétaire dans l'administration royale de Pella (342-335) ; chancelier d'Alexandre (335-323) ; hipparque des Compagnons (324-323) ; satrape de Cappadoce (323-321 puis 319-316) ; stratège de Perdiccas en Anatolie (321) ; stratège de la royauté en Asie (319-316).

Considéré comme un modèle d'habileté politique par les auteurs anciens, cité en exemple dans les stratagèmes romains et recensé parmi les grands personnages de l'histoire grecque par Plutarque qui lui a consacré une des Vies parallèles, Eumène bénéficie d'une réputation favorable. Ses origines étrangères à l’aristocratie macédonienne ainsi que sa fidélité à l’égard de la dynastie argéade font de lui un modèle de sagesse et d'ambition qui a su inspirer les auteurs antiques, prompts à magnifier son ascension et à juger ses revers de fortune. Son œuvre politique et militaire est en tout cas particulièrement connue car il s'avère le compatriote et l'ami de l'historien des Diadoques, Hiéronymos de Cardia.

Eumène à travers les sources antiques Influence de Hiéronymos de Cardia L'œuvre historique de Hiéronymos de Cardia est la réponse première au problème d'une tradition favorable à Eumène... Que Hiéronymos ne soit pas la source unique de Diodore et de Plutarque ne diminue pas la valeur de cet héritage historiographique. Certains modernes considèrent Hiéronymos comme la source unique et directe de Diodore., d'autres admettent la possibilité d’un intermédiaire, peut-être Agatharchide. La tradition issue de Hiéronymos n'interdit pas l’utilisation d’autres sources pour les et : Douris, Diyllos ou des auteurs alexandrins..

Hiéronymos, concitoyen, ami ou parent d'Eumène, a été le médiateur entre lui et les autres Diadoques. À la mort d’Eumène en 316 av. J.-C., il passe au service d’Antigone puis de DémétriosPlutarque, Démétrios, 39, 3-7. et d’Antigone GonatasPausanias, , 8.. Hiéronymos, qui aurait été également secrétaire (grammateus) dans l’administration macédonienne à Pella, apparaît d'abord comme l’un des principaux collaborateurs d’Eumène, en tout cas durant la guerre contre Antigone. Il est aussi envisageable que Hiéronymos soit arrivé auprès d’Eumène lorsque celui-ci prit possession de la Cappadoce en 322. Hiéronymos n’est mentionné chez Diodore (aux et ) et Plutarque (Vie d'Eumène) qu’à propos de tractations menées avec Antipater et Antigone. En 319, Eumène se réfugie en effet dans la place forteresse de Nora, aux confins de la Cappadoce et de la Lycaonie. Afin de se soustraire au siège entrepris par Antigone, il choisit son compatriote comme ambassadeur auprès d'Antipater. À son retour de Macédoine, Hiéronymos rencontre Antigone qui le charge de négocier avec Eumène. Ces ambassades montrent que Hiéronymos peut négocier avec l'adversaire tout en prouvant sa fidélité envers la cause d’Eumène, ou de celle des rois.

Hiéronymos a rédigé une Histoire de la succession d’Alexandre aujourd'hui perdue, qui, tout en célébrant la mémoire des Antigonides, décrit d’Eumène sous un jour flatteur et nous offre de nombreux détails sur son action politique et militaire. Hiéronymos dispose pour son ouvrage des archives personnelles du Diadoque. Cette tradition inspire les auteurs plus tardifs et fait entrer Eumène dans le panthéon des grands personnages de l'époque hellénistique : il domine les autres Diadoques par son intelligence et son habileté ; il s'affirme comme le défenseur désintéressé de la cause royale ; ses origines grecques sont le principal ferment de sa défaite. Par ailleurs les nombreuses précisions qui jalonnent les écrits de Diodore et Plutarque sont un héritage de l’Histoire des Diadoques : le combat singulier contre Néoptolème, l’ingénieux entraînement des chevaux à Nora, les songes d’Alexandre, la cérémonie du trône vide, ses nombreux stratagèmes, l'aventure asiatique vers les Hautes satrapiesCette campagne prend une grande place chez Diodore (, 57-63 ; 72-75 ; , 12-34 ; 37-44)..

Eumène à travers les auteurs tardifs Diodore, Plutarque et Cornélius Népos évoquent assez largement le cas d'Eumène. En dehors de ces auteurs incontournables, il s'avère impossible d’utiliser les corpus épigraphiques et les recueils de textes officiels comme appoint aux recherches. Car si l'on fait exception des Éphémérides royalesFGH, , B, 117 et 154., document réduit à l’état de fragments dont la rédaction, et peut-être la publication, ont été l’œuvre d’Eumène, il n’existe aucune archive de cette courte période pouvant, par exemple, étayer les décisions du chancelier. La réflexion repose donc uniquement sur les sources littéraires et l’interprétation qui en est issue ; ce qui ne manque de soulever quelques questions quant à la valeur historique des textes, à leur aspect partial et moralisant.

Eumène (en plus de son rival Antigone) tient une place centrale dans la Bibliothèque historique de Diodore aux et , sources les plus complètes au sujet des guerres des Diadoques puisées en grande partie chez Hiéronymos de Cardia (directement ou non). Au consacré au règne d'Alexandre, Diodore qui s'inspire ici en premier lieu de Clitarque, ne mentionne pas Eumène une seule fois. Diodore s'accorde le droit de louer ou de blâmer selon ses propres convictions morales et politiques.. Pour autant, et malgré le fait qu'il soit parfois critiquable pour le choix de ses sources., il ne semble pas avoir changé l'esprit de l’Histoire des Diadoques ou de son abréviateur. Diodore met donc en valeur la « noblesse » d’Eumène ainsi que les différents revers de fortune qui ont émaillé sa carrièreDiodore, , 53, 1-4 ; 53, 7 ; 59, 4 ; , 42, 5..

Plutarque consacre l'une de ses Vies parallèles des hommes illustres à la destinée d'Eumène alors qu'aucun autre Diadoque n'a droit à un tel traitement. L’héritage de Hiéronymos, bien attesté chez l’auteur, confère une certaine crédibilité au texte. Il est certain que Plutarque a également utilisé également les Makedonika de Douris qu’il cite dès le début de la biographie, ce qui expliquerait les quelques différences notables entre son récit et celui de Diodore. Plutarque a d’abord mis en valeur les qualités d'Eumène plutôt que de s’intéresser au rôle supposé de la Fortune, pourtant omniprésente dans ses biographies.. Plutarque écrit en guise de résuméPlutarque, 20, 6-7. : « Eumène (…) parvint [au sommet] en dépit du mépris attaché à son métier de secrétaire ; il trouva donc non seulement de moindres ressources pour s’élever jusqu’au pouvoir, mais encore de plus grands obstacles pour l’accroître ». Pour autant le biographe se donne la liberté de blâmer Eumène, coupable à ses yeux d’ambition immodérée et de lâcheté face à la mortPlutarque, Comparaison avec Sertorius, 21 (2), 4-5 ; 21 (2), 8.. Il semble peu probable que Hiéronymos ait ainsi jugé son compatriote, ces reproches émaneraient de Plutarque lui-même., ou alors ils seraient empruntés à Douris.

Cornélius Népos, polygraphe latin du , délivre dans l'un des seize livres (De Viris Illustribus) une courte biographie d'Eumène, recensé parmi les grands généraux de l’histoire non romaine aux côtés (tout de même) de Thémistocle, Alcibiade et Hannibal. Il écrit : « Si les mérites de notre héros eussent été accompagnés d’un égal bonheur, l’homme admirable qu’il était eût eu, non pas plus de grandeur, mais beaucoup plus de réputation et de gloire (…) »Cornélius Népos, 1, 1., témoignant de la survivance d'une tradition élogieuse à l'égard d'EumèneCornélius Népos, 1, 3 ; 11, 5 ; 13, 2..

Eumène n’est mentionné qu'à quatre reprises dans l’Anabase d'ArrienArrien, , 24, 6 ; , 4, 6 ; , 13, 1 ; , 14, 9., sans que l’auteur n’évoque une seule fois son action à la tête de la chancellerie royale. La provenance des sources (Ptolémée et Aristobule) ainsi que la nature de l’ouvrage peuvent expliquer cette déficience. Arrien n’a pas la même prétention moralisante que Douris, Diodore et Plutarque ; son Anabase qui est d’abord un récit militaire exclut les éloges et les blâmes fait aux hommes illustres (excepté Alexandre). Il est également difficile de croire que Ptolémée ait avantagé Eumène dans son récit de la conquête d’Alexandre : Eumène n’a pas pris part aux grandes batailles d'Asie, tandis que son allégeance à la cause de Perdiccas achève d’expliquer le plausible parti pris de Ptolémée dans ses Mémoires. Arrien est également l'auteur d'une Histoire de la succession d’Alexandre, en grande partie puisée chez Hiéronymos et désormais réduite à l'état de fragmentsPhotios, , 92 ; FGH, B, 156., dans laquelle Eumène n'est pas mentionné.

Eumène à travers les sources mineures ou fragmentaires vignette|Frontispice des Stratagèmes de Frontin, 1888.

Douris de Samos (), disciple du philosophe péripatéticien Théophraste et tyran de Samos, a laissé une œuvre, désormais fragmentaireFGH, , A, 138, 1, 15., qui montre à travers un idéal tragique une conception de l'Histoire éloignée du pragmatisme de Thucydide et de l'historiographie rhétorique. Son œuvre principale, connue sous le nom de Makedonika, traite d'une période allant de la mort d’, père de , à la bataille de Couroupédion (370 à 281).. Il est envisageable que Douris ait été à l’origine d’une autre tradition jugée favorable à Eumène. Elle offre via Plutarque et Justin, une variante au récit de Diodore ; car bien que ce dernier ait utilisé au l’Histoire d’Agathocole de Douris, le recours aux Makedonika est bien moins assuré pour le récit des guerres de succession.. Selon une tradition historique, Douris n’aurait pas témoigné d’une grande considération envers les Macédoniens. Il aurait opposé par patriotisme grec les vertueux Démosthène, Phocion et Eumène aux Diadoques excessifs et immoraux : Polyperchon manifeste un goût immodéré pour la boisson ; Démétrios se perd dans le luxe et la tempéranceFGH, , A, 138, 12.. Il est tout de même difficile de prouver que Douris ait effectivement opposé Eumène aux Diadoques macédoniens. Élien, qui s’inspire ici du Samien, compare au contraire négativement les origines prétendument modestes de Polyperchon, Antigone et EumèneÉlien, Histoires Variées, 12, 43.. Quant aux remarques de Douris sur les mœurs des Diadoques, elles n'entament guère leur prestige politique. La Vie de Démétrios, que Plutarque a puisé dans les Makedonika, ne témoigne en effet d'aucune hostilité à l'égard de l'Antigonide. Douris semble également avoir ménagé LysimaquePausanias (9, 8 ; 10, 3) qui s’inspire ici de Douris réfute les accusations d’impiétés formulées contre Lysimaque par Hiéronymos et atténue sa responsabilité dans le meurtre de son fils, Agathoclès. et aussi Cassandre, protecteur des péripatéticiens auquel Théophraste a dédié un traité peri basileas.. Si Douris a bien offert un portrait favorable à « Eumène le Grec » cela n'est peut-être pas au détriment des Diadoques.

Frontin (), consul et gouverneur de Bretagne, raconte dans ses Stratagèmes l'ingénieux entraînement des chevaux lors du siège de NoraFrontin, , 7.. Polyen (), rhéteur et avocat sous le règne de Marc-Aurèle, est également l'auteur de StratagèmesPolyen, .. Il fait référence à l'épisode de la cérémonie du trône vide d'Alexandre. La présence d'Eumène aux côtés des grands généraux de l'Antiquité peut s’expliquer par le fait que Hiéronymos est l’une des sources attestées de Frontin et de Polyen..