vignette|alt=Présentation actuelle du tophet|Présentation actuelle du tophet : stèles et cippes de grès d'El Haouaria. vignette|alt=Plan des divers éléments du site archéologique de Carthage|Plan des divers éléments du site archéologique de Carthage, le tophet est figuré au 25.

Le tophet de Carthage, aussi appelé tophet de Salammbô, est une ancienne aire sacrée dédiée aux divinités phéniciennes Tanit et Baal situé dans le quartier carthaginois de Salammbô, en Tunisie, à proximité des ports puniques. Ce tophet, ., regroupe un grand nombre de tombes d'enfants qui, selon les interprétations, auraient été sacrifiés ou inhumés en ce lieu après leur mort prématurée. Le périmètre est rattaché au site archéologique de Carthage classé au patrimoine mondial de l'Unesco.

La question du sort de ces enfants est fortement liée à la religion phénicienne et punique mais surtout à la manière dont les rites religieux — et au-delà la civilisation phénicienne et punique — ont été perçus par les Juifs dans le cas des Phéniciens ou par les Romains à l'occasion des conflits qui les opposèrent aux Puniques. En effet, le terme de désigne originellement un lieu proche de Jérusalem synonyme de l'enferPour en apprendre plus à ce sujet, vous pouvez consulter les articles Tophet et Géhenne. : ce nom provenant de sources bibliques induit une interprétation macabre des rites supposés y avoir lieu et corrobore un postulat partagé par les interlocuteurs ayant livré des sources sur les Phéniciens en général et les Puniques en particulier : la religion à Carthage était . Plus récemment, l'imaginaire collectif a été alimenté par le roman de Gustave FlaubertL'auteur qualifie le rite décrit dans son roman de , citation extraite de ., SalammbôCela concerne en particulier le chapitre intitulé Moloch. (1862), qui donna son nom au quartier où fut découvert le sanctuaire. La bande dessinée Le Spectre de Carthage, partie des aventures d'Alix écrites par Jacques Martin, reprend cette interprétation.

La difficulté majeure pour déterminer la cause des inhumations réside dans le fait que les seules sources écrites rapportant le rite du sacrifice des enfants sont toutes étrangères à la cité de Carthage. Les sources archéologiques — stèles et cippes — sont quant à elles sujettes à de multiples interprétations. Le débat a donc été longtemps vif et n'est pas encore totalement tranché entre les divers historiens qui se sont penchés sur le sujet. La plus grande prudence s'impose donc, l'historien de l'Antiquité se trouvant face à des sources écrites et archéologiques sinon divergentes, du moins soumises à interprétations.

Brève histoire d'une découverte Prémices Depuis longtemps, on connaît la présence de stèles sur le site, les premières indications connues datant de 1817.. En effet, les stèles étaient réparties sur l'ensemble du site de Carthage, de par la dispersion ayant suivi la destruction de 146 et les opérations d'urbanisme ayant remué le sol lors de la construction de la ville romaine.

Le site de Carthage fait très rapidement l'objet de graves prédations, avec la prise de matériaux de construction dont le marbre. Ces prédations concourent au délabrement progressif des principaux monuments. De 1825 à 1827, un architecte et militaire hollandais, Jean-Émile Humbert, fait envoyer des cippes et des bases votives au musée national des Antiquités à Leyde. Le musée archéologique de Cracovie possède également de très belles stèles puniques en provenance du site..

vignette|alt=Peinture représentant le navire dans la rade de Brest|Le Magenta dans la rade de Brest

Par ailleurs, dans l'histoire de Carthage, il faut donner une place à part à la cargaison du Magenta, navire amiral de la flotte de la Méditerranée coulé à Toulon le , à la suite d'un incendie suivi d'une explosion.. À bord se trouvaient plus de stèles puniques et d'autres pièces dont la statue de l'impératrice Sabine, femme de l'empereur romain Hadrien (117-138), destinée au Louvre. Les pièces archéologiques avaient été chargées à La Goulette, et provenaient des fouilles (autorisées par Sadok Bey) de Pricot de Sainte-Marie, interprète au consulat général de France. À la suite du naufrage, les scaphandriers récupèrent une partie des stèles et de la statue, les pièces archéologiques étant dispersées entre diverses collections, dont la Bibliothèque nationale de France (certaines sont affectées ensuite au musée Guimet) et le musée du Louvre.. Quant à l'épave, elle est dynamitée afin qu'elle n'empêche pas l'accès au port. À douze mètres de fond, ce qui subsistait de l'épave s'est envasé peu à peu. Trois campagnes archéologiques sont effectuées en 1995-1998 par Max Guérout et le Groupe de recherche en archéologie navale afin de récupérer des stèles ainsi que la tête de la statue. En avril-mai 1995, la tête de la statue de Sabine est retrouvée. puis, en -, environ 60 fragments de stèles ainsi que des fragments de la statue. Enfin, en 1998, 77 fragments ou stèles retrouvent la surfaceVoir à ce propos ..

Parmi les précurseurs, il faut souligner le rôle tenu par Jean Herszek Spiro (1847-1914), pasteur et un temps professeur au Collège Sadiki, revenu à Lausanne avec 19 stèles, et rédigeant un ouvrage sur Les inscriptions et les stèles votives de Carthage (1895). Nous n'avons aucune indication de la découverte du tophet tant pour les fouilles de Pricot de Sainte-Marie que pour les découvertes de Spiro. Tout au plus on soulignait pour le premier la découverte de stèles réemployées dans des murs d'époque romaine. Tous ces vestiges provenant primitivement du tophet avaient fait l'objet d'un déplacement dès l'Antiquité et personne ne cherchait un lieu précis où elles avaient pu être regroupées. Les collectes archéologiques de Spiro relevaient surtout d'une recherche épigraphique. Une découverte fortuite allait faire changer la compréhension de tout un pan de la topographie de la Carthage punique.

Découverte de 1921

vignette|alt=Photographie ancienne représentant les fouiles de 1921|Fouilles du tophet de 1921.

En 1921 est mise au jour la stèle dite du prêtre dans le cadre de fouilles archéologiques clandestines, très fréquentes à l'époque.. Une stèle en calcaire, de plus d'un mètre de haut., sur laquelle figure un adulte portant un chapeau typique des kohanim (prêtres puniques), une tunique punique et tenant dans ses bras un jeune enfant, est alors proposée par un pourvoyeur à des amateurs éclairés d'antiquités, Paul Gielly et François Icard, fonctionnaires en poste en Tunisie. Face à une pièce qui semblait confirmer en tous points les données bibliques et certains auteurs classiques, les deux amateurs sont émus et décident de mettre fin à la clandestinité afin que nulle découverte ne puisse échapper aux archéologues et historiens. Ils achètent le terrain et y pratiquent des fouilles jusqu'à l'automne 1922.

La première fouille américaine, menée par Francis Willey Kelsey et Donald Benjamin Harden en 1925, apporte une compréhension globale de l'organisation du site. Hélas, le décès de Kelsey en 1927 entraîne la fin de cette session de fouilles. Quant au père Gabriel-Guillaume Lapeyre, père blanc, il fouille un terrain voisin en 1934-1936 et récolte du matériel archéologique et épigraphique divers, mais sans précisions stratigraphiques permettant de comprendre le contexte de la découverte.

Fouilles récentes : de Pierre Cintas à la campagne internationale de l'Unesco et lieux de culte

vignette|alt=Une partie du mobilier céramique de la chapelle Cintas au musée de Carthage|Une partie du mobilier de la chapelle Cintas exposée au musée national de Carthage.

À partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, Pierre Cintas effectue des fouilles sur le site et découvre en 1947 l'un des éléments qui soulève à l'époque une vaste polémique : l'élément dénommé en l'honneur de son découvreur. Entouré de maçonnerie dans une chambre d'environ , ce qui fut interprété comme un dépôt de fondation de haute époque était constitué de pièces de céramique de diverses origines du , soit le plus ancien élément de la présence des Phéniciens sur cette terre. Elles ont fait l'objet d'études poussées et étaient déposées dans des anfractuosités sur le sol natif.. Les méandres de la datation des céramiques en particulier, manifestement égéennes pour une partie d'entre elles, permettent une datation moins haute que celle qui fut d'abord proposée par CintasPierre Cintas change son interprétation de sa découverte entre son article paru dans la Revue tunisienne en 1948 et intitulé « Un sanctuaire précarthaginois sur la grève de Salammbô » où il date initialement le dépôt de la fin du millénaire , et le premier tome de son Manuel d'archéologie punique () paru en 1970 où il le place dans la première moitié du ..

Dernières fouilles américaines Ces dernières fouilles, liées à la campagne internationale de fouilles menées par l'Unesco ont lieu entre 1976 et 1979 sous l'égide de l'American Schools of Oriental Research (ASOR) et de Lawrence Stager.

En guise de bilan des fouilles a été prouvée une utilisation continue du site sur six siècles, avec une surface estimée à , urnes ayant été découvertes sur diverses strates : Dès que l'aire sacrée était totalement occupée, elle était recouverte de terre et les dépositions recommençaient au niveau supérieur.. Les restes découverts, dès les premières fouilles, ont fait l'objet d'analyses médico-légales, les résultats ayant semé davantage de troubles que donné une réponse aux questions lancinantes que se posaient les spécialistes.

Topographie du site et découvertes archéologiques Caractères du site

vignette|alt=Partie du tophet sous des fondations d'époque romaine|Tophet sous des fondations romaines.

: cet adage de tout archéologue (le fouilleur détruit l'objet de sa science) est encore davantage valide dans le cas du tophet de par la nature du site, et la superposition des stèles. Il faut signaler de même que le périmètre du site n'est pas connu précisément du fait du bouleversement du site de Carthage depuis l'époque romaine et de l'urbanisation intense qui fait que le tophet se situe actuellement dans un quartier résidentiel. Situé à l'extrême sud de la cité, à proximité du port commercial, le site se trouvait à un endroit particulièrement insalubre et marécageux. Lors des fouilles, les archéologues atteignent un niveau d'eau saumâtre.

Le tophet, comme celui de Motyé, était situé à l'écart des vivants et même de la nécropole stricto sensu et présente quatre caractères communs aux autres tophets :

Le site est en premier lieu vierge, aucune couche archéologique antérieure à l'arrivée des marchands phéniciens n'a été trouvée lors des diverses fouilles archéologiques. Ce même caractère est valable également pour les autres tophets qui ont pu être reconnus et fouillés dans le monde phénico-punique.

Le site est également situé à l'air libre, même si l'image la plus connue du tophet est celle de la partie qui est située sous des voûtes romaines et qui a été dégagée lors des fouilles de Kelsey. Cette image qui, il faut bien l'avouer, correspondait assez à un lieu où le sacrifice tant honni aurait eu lieu, n'est pas l'espace tel qu'il se présentait à l'époque, délimité et à l'air libre.

Le troisième caractère du tophet est le fait que le site est ordinairement entièrement clos : cependant, à Carthage, l'enceinte du tophet n'a été reconnue que très partiellement au moment des fouilles de Pierre Cintas. Cependant, cette enceinte semble avoir été débordée dès le Pour ce qui est de la surface précise du tophet, il est fort peu probable qu'on la connaisse un jour de par l'emprise urbaine de la Carthage contemporaine, en particulier dans la zone littorale.