(Muawiya) ou ʾAbū ʿAbd Ar-Raḥmān Muʿāwiya ibn ʾAbī Sufyān (en ), né en 602 à La Mecque et mort en 680 à Damas, est le premier calife omeyyade. Il est le fils de Abu Sufyan ibn Harb, l'un des plus farouches adversaires du prophète de l'islam, Mahomet, devenu ensuite un de ses compagnons (sahaba) après sa conversion.

Muʿawiya, qui se convertit à l'islam avec sa famille lors de la conquête de la Mecque en 630, devient scribe du Prophète et combat aux côtés des musulmans. Sous le califat d'Omar ibn al-Khattâb, Muʿawiya est nommé gouverneur de Syrie. Il refuse ensuite de prêter allégeance à Ali ibn Abi Talib, successeur d'Othmân ibn Affân, déclenchant ainsi la Première Fitna. Après la bataille de Siffin (657), Ali accepte un arbitrage entre lui et son adversaire.

Jeunesse La date de la naissance de Mu'awiya reste incertaine. Les sources islamiques citent notamment 597, 603 ou 605. Son père, Abu Sufyan ibn Harb, est un important marchand de la Mecque, qui mène des caravanes jusqu'en Syrie byzantine. Il est le chef de la tribu des Banu Abd-Shams, un clan des Quraych qui dominent la Mecque. Son père est d'ailleurs l'un des principaux opposants à Mahomet. Il a d'ailleurs un lien de parenté indirect avec ce dernier, au travers d'un ancêtre paternel commun, Abd Manaf ibn Qusai, qui vit au . Sa mère, Hind bint 'Utba, est une membre des Banu Abd Shams.

En 624, Mahomet et ses partisans tentent d'intercepter une caravane du père de Mu'awiya, alors qu'elle revient de Syrie. Abu Sufyan demande alors des renforts. L'armée des Quraych est alors vaincue au cours de la bataille de Badr, lors de laquelle meurt le frère aîné de Mu'awiya, Hanzala, et leur grand-père maternel, Utbah ibn Rabi'ah. Abu Sufyan réagit en prenant la place du chef de l'armée mecquoise, tué dans les combats, et en conduisant son armée à la victoire lors de la bataille de Uhud en 625. Toutefois, cette victoire ne suffit pas à affaiblir suffisamment Mahomet, réfugié à Médine et qui résiste au cours de la bataille de la Tranchée en 627. L'échec d'Abu Sufyan conduit à son éviction de la tête des Quraych.

La mère de Mu'awiya ne participe pas aux négociations qui aboutissent au Traité d'Houdaybiya entre les Quraych et Mahomet en 628. L'année suivante, Mahomet épouse Rumleh bint Abi-Sufyan, la soeur de Mu'awiya, qui s'est convertie à l'islam quinze ans plus tôt. Cette union impliquerait un apaisement des tensions avec Abu Sufyan, lequel participe aux négociations de 630 à la suite de la violation du traité d'Houdaybiya par les Quraych. Quand Mahomet prend La Mecque en 630, Mu'awiya et sa famille se convertissent. Selon al-Baladhuri et Ibn Hajar al-Asqalani, Mu'awiya se serait même converti dès 628. Il devient l'un des katib (scribes) de Mahomet à Médine, faisant partie des dix-sept membres de l'élite littéraire des Quraych.

Gouverneur de Damas vignette|Le Proche-Orient au début de l'ère musulmane. À la mort de Mahomet, c’est Abu Bakr qui devient calife. Avec ses premiers successeurs, Omar ibn al-Khattâb, Othmân ibn Affân et Ali, ils sont connus comme les califes rashiduns, les distinguant des Omeyyades à venir. Abu Bakr est confronté à l’hostilité de Médine et à la défection de plusieurs tribus arabes et il s’appuie sur deux clans en particulier, les Banu Makhzum et les Banu Abd Shams. Parmi eux, il fait notamment appel au frère de Mu’awiya, Yazid, pour l’aider à réprimer les séditions. Ensuite, il est envoyé conquérir la Syrie byzantine à partir de 634. Mu’awiya est alors le commandant de son avant-garde, ce qui donne aux deux hommes une place prééminente dans la conquête syrienne.

À la mort d’Abu Bakr en 634, Omar nomme Abu Ubayda ibn al-Jarrah comme chef suprême des armées musulmanes en Syrie, peu après la déroute des Byzantins à la bataille du Yarmouk en 636. En 637, Mu’awiya fait partie des officiers à rentrer dans Jérusalem conquise avec Omar. Par la suite, Abu Ubayda envoie Mu’awiya et Ali pour prendre les cités côtières de Sidon, Beyrouth et Byblos. Après la mort d’Abu Ubayda en 639, Omar confie à Yazid les provinces de Damas, de Jordanie et de Palestine, tandis qu’Iyad ibn Ghanm devient gouverneur d’Homs et de la Jézireh. Quand Yazid meurt peu après, c’est Mu’awiya qui prend sa suite comme gouverneur fiscal de Damas, voire de la Jordanie. En 640 ou 641, il prend Césarée puis Ascalon, achevant la conquête musulmane de la Palestine. Il pourrait avoir enchaîné par une campagne contre la Cilicie, pénétrant jusqu’à Euchaïta. En 644, il mène également un raid jusqu’à Amorium.

La promotion des fils d’Abu Sufyan donne une prééminence accrue aux Quraychite parmi les Musulmans, au détriment de l’autorité d’Omar. Selon Leone Caetani, ce traitement de faveur témoignerait du respect d’Omar envers les Omeyyades. Wilferd Madelung est plus sceptique, estimant qu’Omar n’a guère le choix, du fait de l’absence d’alternative viable à Mu’awiya en Syrie, alors que la peste fait rage.

Quoi qu’il en soit, quand Othman devient calife en 644, Mu’awiya contrôle la Palestine en plus de la Syrie, tandis qu’un compagnon de Mahomet, Umayr ibn Sa’d al-Ansari, reste à la tête de Homs et de la Jézireh. Vers 646-647, Othman rattache finalement cette région à Mu’awiya, renforçant son influence politique et militaire.

Mu’awiya en profite pour s’allier aux Banu Kalb, la tribu dominante de la Syrie désertique, notamment dans la région de Palmyre. Elle domine également la confédération de la Quda’a. C’est un mouvement décisif car les Banu Kalb sont restés neutres jusqu’alors, alors même qu’ils ont été courtisés par Médine, qui n’apprécie pas que des convertis plus récents comme les Omeyyades gagnent en influence. En outre, les Kalb et la Quda’a peuvent se prévaloir de leur expérience militaire comme auxiliaires des Byzantins lors des guerres avec les Sassanides. Ils sont également habitués à servir une puissance suzeraine et sont disciplinés. Pour affermir cette alliance, Mu’awiya épouse Maysun, la fille de Bahdal ibn Unayf, chef du clan principal des Banu Kalb.

Cette alliance avec les tribus arabes autochtones de Syrie est rendue nécessaire par l’impact de la peste sur les effectifs militaires des troupes musulmanes venues conquérir la Syrie. Il ne reste de cette armée que quelques milliers d’hommes, ce qui nécessite de la compléter de troupes locales. Mu’awiya se montre très ouvert dans son recrutement, allant jusqu’à mobiliser de nombreux Chrétiens dans ses armées, notamment comme forces auxiliaires. Ainsi, les Tanoukhides ou la tribu partiellement convertie des Banu Tayy, sont enrôlés. Pour payer ces nouveaux soldats, Mu’awiya obtient du nouveau calife la propriété des anciennes propriétés impériales de l’Empire byzantin, d’abord considérées comme un bien de l’armée musulmane. vignette|gauche|Le califat rachidun vers 654, peu avant la prise du pouvoir de Mu'awiya. Si les Chrétiens de langue araméenne restent nombreux en Syrie, les éléments grecs de la population ont largement fui, contribuant à dépeupler les cités syriennes. Quant à ceux qui restent, ils sont encore favorables à l’Empire byzantin. À la différence d’autres provinces conquises par les Musulmans, où ces derniers fondent de nouvelles cités, en Syrie, ce sont les anciennes villes qui servent de lieux de garnison et de centres administratifs, telles Damas, Alep, Tibériade, Jérusalem ou Qinnasrīn. Mu’awiya s’efforce donc de les repeupler et de les renforcer, notamment les villes côtières comme Antioche, Baldé, Tartous, Maraclée ou Baniyas. À Tripoli, il installe de nombreux Juifs. À Homs, Antioche ou Baalbek, ce sont des Perses qui sont installés, parfois issus de la brève occupation de la région par les Sassanides quelques décennies plus tôt. Sous la supervision d’Othman, il installe également des groupes nomades (les Banu Tamim, Banu Asad ou Qaysites) au nord de l’Euphrate et aux environs de Raqqa.

Guerre contre les Byzantins Une fois son autorité renforcée et son appareil militaire constitué, Mu’awiya peut reprendre ses actions contre l’Empire byzantin en Méditerranée orientale. Il restaure les ports de Tripoli, Beyrouth, Acre et Jaffa pour bâtir une marine. Si Omar l’a empêché de lancer une campagne contre Chypre, craignant la faiblesse des Musulmans sur les mers, Othman l’autorise à lancer l’assaut. Mu’awiya veut déloger les Byzantins de cet avant-poste qui risque de menacer la récente présence musulmane au Proche-Orient. L’année exacte du raid est incertaine, comprise entre 647 et 650, tandis que des inscriptions grecques mentionnent deux raids au cours de cette période.

Selon des historiens du comme al-Baladhuri, Mu’awiya mène le raid en personne, accompagné de sa femme, Katwa et avec le commandant ‘Ubada ibn al-Samit. Katwa meurt sur l’île et Mu’awiya se remarie avec sa sœur, Fakhita. D’autres sources musulmanes plus proches de l’événement affirment que el raid est mené par l’amiral Abd Allah ibn Qays, qui débarque à Salamis pour lancer l’occupation de l’île. Dans tous les cas, les Chypriotes doivent payer un tribut équivalant aux taxes payées aux Byzantins. Pour garder la main, Mu’awiya installe une garnison et une mosquée sur l’île, qui devient une sorte de condominium aux marges des mondes byzantin et musulman, ce dont semble se satisfaire la population.

L’irruption des Musulmans sur les mers, due en bonne partie aux efforts de Mu’awiya, permet de lancer des raids sur la Crète et Rhodes en 653, qui permettent à Mu’awiya de constituer d’importants butins. En 654 ou 655, une expédition navale conjointe est lancée depuis Alexandrie et les ports syriens pour détruire la flotte byzantine de Constant II lors de la bataille des Mâts. Cette victoire navale ouvre la voie aux Musulmans pour menacer directement Constantinople lors des années suivantes, peut-être sous le commandement d’un lieutenant de Mu’awiya, Abou’l-Awar.

Dans le même temps, Mu’awiya progresse également sur le front arménien malgré deux tentatives de conquêtes infructueuses. En 650, il conclut une trêve de trois ans avec les Byzantins, avant d’obtenir la soumission du prince arménien Théodoros Rechtouni en 653, alors que les Byzantins se retirent d’Arménie. En 655, le commandant Habib ibn Maslama al-Fihri prend Théodosiopolis et déporte Rechtouni en Syrie, affirmant la domination musulmane sur l’Arménie.

Conflit avec Ali ibn Abi Talib vignette|Carte de la première Fitna, avec les terres dominées par Mu'awiya en rouge et celles d'Ali en vert. Alors qu'il bataille avec les Byzantins, Mu'awiya jouit d'une paix relative sur les terres qu'il contrôle, tandis que la grogne monte dans d'autres régions du califat, en particulier à Médine ou en Égypte, contre Othman. Néanmoins, le calife finit par exiler à Damas Abu Dhar Al-Ghifari pour l'avoir critiqué publiquement. Seulement, Abu Dhar s'en prend désormais à Mu'awiya et aux sommes somptuaires qu'il aurait dépensées pour son palais à Damas, ce qui l'amène à être expulsé de Damas. En parallèle, la confiscation de terres irakiennes par Othman et le népotisme dont il ferait preuve lui aliène une part croissante des Musulmans, notamment les élites dépossédées.

En , le calife est assiégé par des rebelles égyptiens et il demande l'aide de Mu'awiya. Celui-ci envoie une armée vers Médine mais elle apprend en chemin la mort d'Othman. C'est Ali qui est reconnu comme son successeur à Médine mais Mu'awiya refuse de le reconnaître, ce qui provoque un conflit ouvert. Ali envoie un nouveau gouverneur pour la Syrie mais il ne peut rentrer dans la province. Toutefois, d'autres historiens comme Madelung estiment que cet épisode n'a pas existé et que les premiers mois du califat d'Ali ne voient aucune relation formelle s'ouvrir entre lui et Mu'awiya.