Eckhart von Hochheim, dit Maître Eckhart, né vers 1260 à Hochheim dans le landgraviat de Thuringe et mort le , probablement à Avignon (États pontificaux), est un théologien et philosophe allemand, principal représentant du courant spirituel catholique qu'on a appelé la mystique rhénane.
Après être entré dans l'ordre dominicain, Eckhart fait de longues études de théologie avant de devenir un maître reconnu, enseignant dans plusieurs universités. Il est également un membre influent du clergé.
Examinée avec soin par une commission théologique en Avignon, sous la présidence de l'Inquisiteur Jacques Fournier, la compréhension de 26 propositions extraites de ses œuvres écrites à la fois en latin (enseignement universitaire) et en allemand (traités et sermons), ont été jugées malsonnantes ou prêtant à confusion. En 1329 est signée la bulle rejetant ces propositions. Mais aucune sanction n'est demandée, pas même une réécriture. Son œuvre, parfois en raison d'une hostilité envers le catholicisme romain, parfois pour sa qualité a eu une influence considérable sur la pensée chrétienne et il est aujourd'hui considéré par les catholiques comme un théologien catholique «orthodoxe»« Texte du communiqué »..
Biographie Maître Eckhart est né en 1260 environ à Hochheim, en Thuringe, État du Saint-Empire romain germanique. Il entre au couvent dominicain d'Erfurt en 1275.. Il fait peut-être des études d'arts à Paris. Il étudie la théologie au studium generale de Cologne, récemment fondé par Albert le Grand, vers 1280. Il commente les Sentences de Pierre Lombard à Paris en 1293-1294, comme l'usage le voulait dans les universités de l'époque.
À partir de 1294, il devient prieur d'Erfurt et vicaire de Thuringe. Chargé de l’encadrement des frères novices, il réunit quelques-unes des , questions délicates abordées le soir, sous la forme de débat, sous le nom d'Entretiens spirituels (ou Instructions spirituelles suivant la traduction).
Il enseigne à Paris en 1302-1303. Dans la marge d'un manuscrit du franciscain Gonzalve d'Espagne, on trouve son nom cité. Une dispute intellectuelle entre les deux théologiens pourrait-elle avoir eu lieu au sujet de la primauté ou non de l'être sur l'intellect ? Les études actuelles penchent vers une réponse négative. Le peu de texte pouvant refléter la réponse d'Eckhart ne suffit pas à établir cette question disputée. Qu'un lecteur note en marge une piste de réflexion ne signifie pas que ce soit une citation.
N’ayant pas signé la pétition de Philippe IV le Bel contre le pape Boniface VIII, il est expulsé du royaume de France (et de ses États vassaux) le . Il est néanmoins nommé premier prieur provincial de Saxe par le chapitre général tenu à Toulouse en 1303 en son absence.
Il est ensuite nommé vicaire général de la province de Bohême au chapitre de Strasbourg en 1306, dans le contexte des problèmes posés par certaines béguines exaltées, proches des idées d'un groupe parfois nommé Libre-Esprit, mais dont nous ne possédons que des mentions vagues dans des mises en garde contre l’hérésie par les autorités ecclésiastiques.
Il exerce comme maître à Paris au de l'Université en 1311-1313. Il entreprend une « somme théologique » de forme inédite (œuvre tripartite) avec une ambition encyclopédique. Vers 1314, il est promu vicaire général de Teutonie, résidant à Strasbourg. Puis il préside le studium de Cologne à partir de 1324. En 2024, une étude a permis de l'identifier à Florence, dans la Chapelle dite des Espagnols, en Santa Maria Novella. Les peintres ayant réalisé cette fresque étant de passage en Avignon, à la suite des autres appelés pour magnifier la cité des papes. Cette étude montre aussi d'autres erreurs d'identification, dont le portrait détaillé de Michel de Césène, confondu jusqu'à ce jour avec un autre franciscainlire en ligne.
Le Procès à Avignon En 1325, des propos détournés de Maître Eckhart le font accuser devant l'archevêque de Cologne, Henri II de Virnebourg. Le droit canonique médiéval était alors en refonte après les révisions du pape Clément V. À Avignon, Jacques Fournier avait été placé à la tête de l'inquisition pontificale. Il s'engagea dans une politique de très grande fermeté, destinée en partie aux souverains des diverses couronnes de l'Europe occidentale afin de leur faire comprendre l'impossibilité d'une condamnation comme celle des templiers obtenue par Philippe IV le Bel. Ce cardinal blanc, puisqu'il avait gardé sa coule monastique, gouvernait l'Église en lieu et place du pape Jean XXII, selon les chroniqueurs de cette période. Il s'en prit tout d'abord à tous ceux qui pouvaient avoir trait à ce qu'il restait de la pensée Cathare, puis, il entreprit une remise au pas des ordres mendiants, les franciscains et les dominicains. Formé à la théologie monastique de Cîteaux, et docteur en théologie de la faculté de Paris, Jacques Fournier avait les compétences théologiques pour combattre les ordres mendiants dont l'influence ne cessait de grandir à l'université de Paris. De plus, personnellement, il détestait les Ordres Mendiants. Soucieux de plaire au pape Jean XXII, à Avignon, l'évêque de Cologne, Henri II de Virnebourg remit en cause l'orthodoxie et l'orthopraxie de Maître Eckhart. Ce dernier défendit sa position avec l'appui de son ami Nicolas de Strasbourg devant l'inquisition épiscopale.
L'année suivante, un dominicain et un franciscain dénoncent certaines des propositions d'Eckhart à l'Inquisition. Dans un premier temps, le maître dominicain et ses défendeurs crurent à une reprise du procès précédent. Mais il s'agissait d'une nouvelle procédure, particulièrement forte, dite Pro Movente, où la personne accusée était considérée comme coupable à la façon d'un flagrant délit obtenu le plus souvent par dénonciation. Le moindre doute qui n'avait pas été levé passait de ce fait dans l'accusation. Ses deux dénonciateurs seront poursuivis pour calomnie, désobéissance et diverses autres fautes qui leur valurent d'être arrêtés et maintenus en cellule fermée, avant d'être définitivement condamnés. Il est actuellement reconnu qu'ils ne possédaient pas les connaissances nécessaires pour critiquer un maître et que la jalousie devant sa popularité fut un des premiers moteurs de leur démarche. Il n’est pas exclu qu’ils furent manipulés par Henri II de Virnebourg et Jean de Dürbheim, l'évêque de Strasbourg qui avait déjà accusé Maître Eckhart une dizaine d'années auparavant.. Contre son gré et contrainte de suivre la procédure engagée, la hiérarchie de l'ordre dominicain fut tenue de donner une suite juridique à cette dénonciation. Dans ce cadre, a lieu l'instruction d'un procès en 1327, se basant sur des citations de Maître Eckhart « sorties de leur contexte et tronquées », selon les chercheurs actuelsLes initiateurs de la remise en chantier de l'étude du procès d'Eckhart sont pour la partie de droit canonique Winfried Trusen, Meister Eckhart vor seinen Richtern und Zensoren. Eine Kritik falsch gedeuteter Redesituationen, 1997 pour l'histoire de la théologie Loris Sturlese, A New Interpretation of Eckhart's Defence of 1326, 2007. Idem, Les Eckhartiens de Cologne. Le Studium Generale des Dominicains allemands et la condamnation des thèses de Maître Eckhart, 1998. Robert E. Lerner, New evidence for the condemnation of Meister Eckhart, 1997.
Les longues références exactes de ces études sont, avec toutes les autres sur la page bibliographique de la MEG : http://www.meister-eckhart-gesellschaft.de/b-multi.htm..
La procédure lancée contre lui est dite : en ce cas, le prévenu ne bénéficie d'aucune présomption d'innocence et doit se justifier. Cette procédure est théoriquement sans appel possible. Pourtant, appuyé par ses confrères dominicains Nicolas de Strasbourg et Jean de Dambach, il interjette en appel devant le pape et cet appel est accepté, à rebours du droit canonique. Les motifs de cet abus de droit ne sont pas bien connus, mais il semble que l'inquisition pontificale, donc Jacques Fournier, tenait à s'occuper personnellement de la condamnation de Maître Eckhart, en même temps que celles de Michel de Césène, ministre général des franciscains, et de Guillaume d'Ockham.
Eckhart dut alors se rendre à Avignon, dans ce contexte de reprise en main disciplinaire par l'autorité pontificale. Le cardinal Jacques Fournier, futur pape Benoît XII, a mené l’instruction, au nom du pape Jean XXII, qui n'a peut-être suivi que de très loin ces procès. Jacques Fournier avait par ailleurs rédigé un traité intitulé Contra Errores Magistri Eckhardi, dont nous ne possédons aujourd’hui que de courts extraits, mais qui sont suffisants pour y retrouver le fond et la forme de la condamnation finale.
Maître Eckhart comparaît libre. Tout comme il avait répondu à ses détracteurs à Cologne en 1327, il entreprend de se défendre mais meurt avant la fin du débat. Un courrier, entre Jacques Fournier et Henri de Virnebourg, annonce la prochaine condamnation d’Eckhart et son décès, sans indication de lieu ou de date. Un autre document atteste de son décès : la lettre rédigée par Jean XXII pour accompagner la bulle In Agro Dominico. où il est déclaré, en contradiction totale avec le texte de la bulle : hérétique, relaps, pertinax et défunt. Ces 4 affirmations témoignent de l'ignorance complète que Jean XXII avait au sujet de Maître Eckhart et de son œuvre. C'est un des meilleurs arguments pour attribuer l'entière rédaction de la bulle à Jacques Fournier qui était alors considéré comme le "vrai" pape, tandis que Jean XXII, rongé par une peur maladive que les ennemis français attentent à sa vie, se prostrait au fond du Palais Pontical. Selon ce dossier documentaire, Maître Eckhart serait donc décédé depuis un ou plusieurs mois, avant sa condamnation par la bulle In Agro Dominico, datée du .
En janvier, dans un ouvrage collectif, l'analyse de la "Chapelle des Espagnols (anciennement Salle du Chapitre) a montré les théologiens ayant subi un procès en Avignon, sous Jean XXII. Eckhart y figure à côté de Durand de Saint-Pourçaint.
Le Jugement de l'Église Cette bulle, signée par le pape mais rédigée en grande partie par Jacques Fournier, énumère vingt-huit thèses extraites ou prétendument extraites des œuvres latines et des prédications allemandes de Maître EckhartE. Triebel, « Édition électronique des sources et documents relatifs au procès d’Eckhart », source internet disponible via http://www.eckhart.de, 2010. Acta Echartiana, Lois Strurlese ed., Meister Eckhart, Die lateinischen Werke, V, Kohlhammer, Stuttgart, 2006, .. Les propositions y sont jugées critiquables sur la forme, pour dix-sept d’entre elles, et malsonnantes pour les autres..
Chaque proposition a été ou réfutée ou replacée en son contexte par Maître Eckhart dans le débat où il a pu exposer sa défense. Le procès d’Eckhart a fait l’objet de plusieurs études évoquant des hypothèses plausibles concernant son déroulement. Ces rejets sur la forme, bien que ne donnant lieu à aucune sanction, se traduiront par une sorte de damnatio memoriae. D’autres auteurs comme Johannes Korngin von Sterngassen.et Zerbolt van Zutphen., ont tenté de souligner clairement ce qui n'avait pas été explicitement formulé comme irrecevable dans la bulleEncyclopédie des mystiques rhénans d'Eckhart à Nicolas de Cues et leur réception, Cerf, 2011, article « Procès ».. Un changement profond de pensée est en germe. Nicolas de Cues, qui est à la jonction entre le Moyen Âge et la Renaissance, fera recopier à son usage des textes majeurs de Maître Eckhart pour les inclure dans ses propres écrits. Car, même si une bulle lui est adressée, la pensée de Maître Eckhart est bien dans la pure tradition augustinienne et témoigne de l’autorité croissante de la pensée de Thomas d’Aquin. La synthèse eckhartienne, présentée dans le Prologue à l’Œuvre Tripartite — sa grand-œuvre dont nous ne possédons qu’une partie — cherche à éviter de répéter ce qui a déjà été admis pour se pencher sur ce qui, en théologie, demeure .