Les élections territoriales de 1984 eurent lieu le pour renouveler l'Assemblée territoriale de la Nouvelle-Calédonie, dont le mandat de cinq ans, précédemment renouvelé le , arrivait à sa fin.

Contexte Le début des années 1980 est marqué par une hausse des tensions entre les deux camps opposés sur la scène politique locale : les indépendantistes, nationalistes kanak jusque-là proches de la gauche métropolitaines, autour du Front indépendantiste (FI) du président du conseil de gouvernement Jean-Marie Tjibaou ; et les anti-indépendantistes de droite, dont la principale force reste le Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) du député Jacques Lafleur. Aux affaires depuis 1982 grâce à une alliance avec les non-indépendantistes mais autonomistes centristes de la Fédération pour une nouvelle société calédonienne (FNSC) du maire de Bourail Jean-Pierre Aïfa, le FI n'a toutefois pas réussi à faire évoluer le Territoire vers le but qu'il s'est fixé (l'« Indépendance kanak socialiste » ou IKS) mais qui reste minoritaire dans l'électorat néo-calédonien. Les espoirs, suscités au sein des indépendantistes par l'élection à la présidence de la République du socialiste François Mitterrand, de voir le gouvernement central défendre leur cause et le détachement rapide de la Nouvelle-Calédonie de la France, ont été déçus : la table ronde de Nainville-les-Roches, en , entre le Front indépendantiste emmené par Jean-Marie Tjibaou, la délégation RPCR de Jacques Lafleur et le gouvernement représenté par le secrétaire d'État à l'Outre-mer Georges Lemoine, est perçu comme un échec par les deux camps. Le fait que le ministre reconnaisse aux Kanaks un « droit inné et actif à l'indépendance » heurte les anti-indépendantistes, tandis que la délégation Tjibaou appelle à l'organisation d'un référendum d'autodétermination rapide (avant 1986) et que seuls les Kanaks et les non Kanaks nés sur le Territoire ou ayant un ascendant né en Nouvelle-Calédonie puissent participer au scrutin.

Le statut dit « Lemoine » (du nom du secrétaire d'État), mis en place par la loi du , est ainsi fortement contesté par les deux parties. Le RPCR, quoique dans l'ensemble favorable à un certain degré d'autonomie (ce que confère largement le statut, la compétence du Territoire, de droit commun, n'excluant que les fonctions dites « régaliennes », les principes directeurs du droit du travail, l'enseignement du second cycle du second degré, l'enseignement supérieur et la communication audio-visuelle ; le conseil de gouvernement est transformé en un gouvernement du Territoire dont le président n'est plus le Haut-commissaire mais est élu par l'Assemblée territoriale, tandis que les membres de l'exécutif, nommés par ce président et qui prennent le titre de « ministres », retrouvent des compétences individuelles, ce qui n'avait plus été le cas depuis l'abrogation du statut de la loi-cadre Defferre en 1963), rejette ce statut qui semble ouvrir la porte à une possible séparation de la République française. De son côté, le FI conteste l'échéance du référendum (fixée à 5 ans maximum à partir de l'application de la loi) et le fait que la question du corps électoral soit discutable (est créé un comité État-Territoire avec notamment pour rôle de préparer les conditions dans lesquelles sera exercé le droit à l'autodétermination, alors que les indépendantistes considèrent que leurs revendications en la matière sont non négociables).

Considérant finalement la quête de l'indépendance comme impossible à obtenir à l'intérieur des institutions territoriales, Jean-Marie Tjibaou transforme lors de son congrès tenu à Nouméa les 22, 23 et , le FI en un Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS, comprenant l'Union calédonienne de Tjibaou, le Parti de libération kanak d'Élie Poigoune, le Front uni de libération kanak de Yann Céléné Uregeï, l'Union progressiste en Mélanésie d'Edmond Nékiriaï et André Gopoea, le Groupement des femmes kanak et exploitées en lutte fondées comme l'aile militante féminine en 1983, le syndicat Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités créé en 1981 par Louis Kotra Uregei et le Parti socialiste calédonien rebaptisé pour l'occasion Parti socialiste de Kanaky de Jacques Violette), et décide la mise en place d'un boycott actif des élections territoriales. La campagne et le jour du scrutin sont marqués par des violences et des barricades montées par des militants FLNKS. Le symbole du boycott des élections et de l'action indépendantiste est alors incarné par Éloi Machoro, secrétaire général de l'Union calédonienne, qui brise une urne à coup de tamiok (hache de guerre traditionnelle kanak) dans sa commune de Canala. C'est le point de départ de ce qui sera appelé « Événements », période de violents conflits politiques, sociaux mais aussi ethniques qui va mettre la Nouvelle-Calédonie au bord d'une forme de « guerre civile » jusqu'en 1988.

Tous les indépendantistes ne boycottent pas pour autant les élections : le parti Libération kanak socialiste (LKS), fondé par l'une des figures historiques de l'activisme d'extrême-gauche et grand-chef de Guahma à Maré, Nidoïsh Naisseline, qui a quitté le Parti de libération kanak (Palika, dont il était pourtant l'un des principaux dirigeants depuis sa création en 1975) lorsque ce dernier a lui-même décidé de se retirer du FI en pour protester contre la stratégie électorale du Front lors des élections nationales, jugée trop proche du Parti socialiste. Le LKS a donc adopté une position modérée, réformiste et légaliste qui l'a poussé à se maintenir au sein du Front indépendantiste mais également à ne pas rejoindre le FLNKS. Il défend le maintien d'une participation aux élections locales et développe défend l'obtention de l'indépendance par la négociation. Il s'est d'ailleurs allié pour ces élections à la fédération locale du Parti socialiste (PS) de Jean-Paul Caillard et Max Chivot, elle-même créée en 1981 par d'anciens membres du Parti socialiste calédonien (PSC).

Au sein de l'Union calédonienne, Gabriel Païta, une figure historique du parti et directeur de son journal politique (L'Avenir calédonien), décide, par attachement au discours non-violent des origines du mouvement, de braver la consigne de boycott (avec le soutien des chefferies du Sud) et forme une liste commune avec la FNSC de Jean-Pierre Aïfa. Cette nouvelle formation prend le nom d'Union pour la liberté dans l'ordre (ULO), renvoyant ainsi à l'Union des indigènes calédoniens amis de la liberté dans l'ordre (UICALO) créée en 1946 par les nouveaux membres de l'élite mélanésienne formée dans les missions catholique comme Rock Pidjot ou Gabriel Païta et qui constitua en 1953, avec son homologue protestante, l'Association des indigènes calédoniens et loyaltiens français (AICLF) du pasteur Charlemagne et de Doui Matayo Wetta, le socle fondateur de l'UC. Gabriel Païta est officiellement exclu de l'UC le .

Face à la radicalisation du FI devenu FLNKS, le camp anti-indépendantiste connaît lui aussi un durcissement en marge du RPCR. Une branche locale du Front national est créée en 1984 sous la houlette de l'écrivain de roman noir Alain Fournier (A.D.G.), du maire de Thio exclu de l'UC en 1976 Roger Galliot, ou encore le mélanésien François Néoeré, ancien membre de l'UC puis de l'Union multiraciale avant sa transformation en FULK en 1975. Il prône le rejet total de toute concession aux indépendantistes, mais aussi un certain anti-autonomisme et une attitude ferme face au FLNKS, appelant les éleveurs d'origine européenne à se défendre eux-mêmes s'il le faut.

Organisation du scrutin Le nouveau régime électoral est défini par la loi du relative à la composition et à la formation de l'assemblée territoriale de Nouvelle-Calédonie et Dépendances loi du relative à la composition et à la formation de l'assemblée territoriale de Nouvelle-Calédonie et Dépendances, JORF 600, 08/08/1984. Le scrutin a lieu au suffrage universel direct, élisant pour un mandat de cinq ans à la proportionnelle de liste 42 conseillers territoriaux (contre 36 depuis 1979), répartis en quatre circonscriptions : sud (Nouméa, Dumbéa, Mont-Dore, île des Pins, Yaté) : 17 sièges ; ouest (Bélep, Poum, Ouégoa, Koumac, Kaala-Gomen, Voh, Koné, Pouembout, Poya, Bourail, Moindou, La Foa, Farino, Sarraméa, Boulouparis, Païta) : 9 sièges (au lieu de 7) ; est (Pouébo, Hienghène, Touho, Poindimié, Ponerihouen, Houaïlou, Canala, Thio) : 9 sièges (au lieu de 7) ; îles Loyauté (Lifou, Maré, Ouvéa) : 7 sièges (au lieu de 5).

Le seuil électoral permettant à une liste d'avoir au moins un élu est ramené de 7,5 % à 4 % des inscrits.

Résultats PartiTête de listeIdéologieVoix%SiègesRassemblement pour la Calédonie dans la RépubliqueJacques Lafleur et Dick UkeiwéDroite chiraquienne anti-indépendantiste70,8734Libération kanak socialisteMaré Nidoïsh NaisselineExtrême gauche indépendantiste7,336Front nationalRoger GalliotExtrême droite anti-indépendantiste6,051Union pour la liberté dans l'ordreJean-Pierre Aïfa et Gabriel Païtacentre autonomiste3,761Inscrits100,00Votants57,50Exprimés87,31 +Sièges par circonscriptionPartiSudOuestEstÎlesRassemblement pour la Calédonie dans la République17863Libération kanak socialiste24Front national1Union pour la liberté dans l'ordre1 +Élus par parti et par circonscriptionPartiSudOuestEstÎlesRassemblement pour la Calédonie dans la RépubliqueJacques Lafleur, Jean Lèques, Harold Martin, Albert Etuvé, Max Frouin, Jean-Claude Briault, Georges Faure, Victorin Boewa, Françoise Chaverot, Daniel Laborde, Henri Leleu, Atélémo Taofifenua, Philippa Ma-Moon, Claude Lemaître, Justin Guillemard, Patrice Muller, Wassissi KapuaDick Ukeiwé, Robert Frouin, Sosimo Malalua, Robert Saggio, Jean Guindon, Michaël Meunier-Malignon, Apou Thidjite, Naco VoudjoAuguste Parawi-Reybas, Maurice Nénou, Henri Wetta, Jules Ate, Jacques Mainguet, Félix BelleRobert Naxue Paouta, Goïne Ferdinand Wamo, Simijane YeiwieLibération kanak socialisteFrancis Poadouy, Mathias NecheroNidoïsh Naisseline, Basile Citré, Jacques Lalié, William TrongadjoFront nationalRoger GalliotUnion pour la liberté dans l'ordreJean-Pierre Aïfa

Conséquences Du fait du « boycott actif » du FLNKS, l'abstention est forte, même si plus d'un électeur sur deux se rend tout de même aux urnes. Elle est particulièrement élevée dans les deux circonscriptions essentiellement peuplées de Kanaks : 80,88 % sur la côte Est et 78,8 % aux Îles LoyautéC. Gabriel, C. Jacquin, V. Kermel, Nouvelle-Calédonie, la révolte kanake, éd. PEC, coll. « La Brèche », 1985, . Surtout, avec 70,87 % des suffrages exprimés et 34 sièges sur 42 (dont la totalité de ceux du Sud), le RPCR confirme qu'il conserve la confiance de la quasi-totalité de l'électorat anti-indépendantiste. Jean Lèques est élu président de l'Assemblée territoriale le .

Dick Ukeiwé est élu le président du gouvernement par 35 voix contre 7 abstentions, Roger Galliot du FN ayant voté pour lui mais Jean-Pierre Aïfa de la liste ULO ayant choisi de ne pas se prononcer. Il nomme ses neuf ministres (dont quatre mélanésiens) le jour même Arrêté /PR du 23 novembre 1984 relatif à la composition du Gouvernement du Territoire, JONC , 27/11/1984, : Yves Magnier : vice-président, ministre des Ressources naturelles, de la Recherche scientifique et de l'Environnement, Porte-parole du gouvernement ; Pierre Frogier : ministre de l'Économie et des Finances, chargé des Affaires intérieures ; Michel Kauma : ministre de l'Agriculture ; Delin Wéma : ministre de l'Enseignement et de la Formation professionnelle, chargé des Relations avec les communes ; Charles Lavoix : ministre de l'Équipement, du Tourisme, des Transports et des Communications ; Pierre Maresca : ministre de la Santé et des Affaires sociales ; Joseph Tidjine : ministre de la Culture et de l'Artisanat, chargé des relations avec l'Assemblée territoriale et l'Assemblée des Pays ; Denis Milliard : ministre du Travail et de l'Emploi, chargé de la Fonction publique ;